vendredi 12 avril 2013

La gauchiste



Remplissant son cabas de légumes équitables
Cultivés dans un vrai jardin potager bio
Suivant une démarche éthique et responsable,
Elle déambulait au marché des Bobos.

Elle était habillée 100% équitable :
Cache-cœur en coton, ortie et ananas,
Chaussures biodégradables produites au Honduras,
Pantalon certifié développement durable.

Elle s’était éprise des petits producteurs
Ethiques et équitables, comme elle éco-acteurs,
Qui par leurs éco-gestes et leur contact humain
Méritaient bien le titre d’éco-citoyens.

Elle occupait au sein d’un cabinet privé
L’emploi de consultante en solidarité,
En biodiversité, et puis en parité,
Combats, rappelait-elle, très loin d’être gagnés.

Ses clients, souvent des municipalités,
La payaient pour créer du lien associatif,
Faire émerger de nouveaux centres créatifs,
Promouvoir des projets de citoyenneté ;

Elle devait renforcer les structures locales
(Qui rendent, c’est un fait, la vie plus conviviale),
Et à la médiathèque des mouvements sociaux
Initier des débats sur des sujets nouveaux ;

Inviter des experts neutres mais engagés
A projeter des films neutres mais militants
Destinés à pousser les gens à s’indigner
Et aussi, tant qu’à faire, à donner leur argent.

Elle écrivait aussi des rapports palpitants
Sur de grands sujets d’un intérêt culminant ;
Celui-ci, parmi d’autres, est représentatif :
« Pratiques artistiques en milieu associatif ».

Pour démocratiser l’accès à la culture,
Elle avait mis au point tout un tas de structures :
Centres d’arts de la rue, ateliers solidaires,
Comités de soutien aux œuvres éphémères,

Associations locales de sculpture pour enfants,
Centre municipal d’écrivains débutants,
Ainsi qu’un atelier d’action poétique,
Et une zone Europe de projets artistiques.

Jamais elle ne ratait une documenta,
Ce fatras d’œuvres d’art sans but ni résultat
Qui plongeait, disait-elle, ses heureux visiteurs
Dans un joyeux bouillon festif et novateur ;

Il n’y était question que de dichotomies,
De hiatus qui surgissent, de vaincre l’entropie,
De mouvements statiques d’entrelacs éphémères,
De nimbes imprévues en matériaux précaires.

L’année dernière encore elle avait rencontré
Un écrivain sans texte, un sculpteur sur parpaings,
Et un peintre à l’urine inspiré du Titien
Que la critique avait, à raison, encensé.

Elle aimait bien aussi le Palais de Tokyo
Cette friche rebelle et participative
Où artistes engagés et œuvres collectives
Dépoussiéraient un peu notre vision du Beau.

Oui, elle affectionnait ce beau laboratoire
D’artistes citoyens, espiègles et dissidents
Qui par leurs performances, leurs projets dérangeants,
Remettaient en question nos préjugés sur l’Art.

Elle-même était douée d’un esprit artistique
Qu’elle épanouissait dans des cadres atypiques :
Ateliers d’écriture pour cadres créatifs,
Cours de peinture abstraite pour poètes intuitifs.

Souffrant de féminisme à tendance hystérique,
Elle était prévenue, grâce à ses magazines,
Qu'en chaque homme réside un pervers narcissique
Débordant de mépris pour la gent féminine ;

Pour Sainte-Parité elle luttait sans relâche
Et était ulcérée à l’idée que subsistent
Malgré l’exploration de tout un tas de pistes
Des inégalités dans le partage des tâches.

Il faut, affirmait-elle, œuvrer dès le berceau
A l’extermination de tout cliché sexiste,
Arracher les enfants aux hétérocentristes,
Aux conditionnements facho-patriarcaux.

Elle avait résolu d’inculquer à sa nièce
La haine pour les hommes, tous d’odieux machistes ;
A Noël elle offrait des jouets anti-sexistes
Et des contes de fée sans prince ni princesse.

Elle exigeait des livres d’Histoire non-genrés
Où les femmes seraient moins sous-représentées,
Et avait pour cela écrit un très beau texte :
« Stop aux stéréotypes à la bibliothèque ! »

Mais pour l’heure elle flânait dans ce marché éthique,
Prodiguant tolérance et ouverture d’esprit,
Et ne se doutant pas, dans son étourderie
Que sa balade aurait une issue dramatique :

Elle n’avait pas vu, couchée en embuscade,
Vicieuse et sournoise, une feuille de salade
Dont elle s’approchait très dangereusement
Tout en s’émerveillant hop ! elle marche dedans,

Glisse, part en arrière, dégringole, s’affaisse,
Les gros yeux étonnés se ratatine les fesses,
Se croûte intensément sur le béton bien dur,
Et à son beau poignet se fait une foulure.

Alors c’est l’hystérie ! Le cul échoué par terre,
Elle part en convulsions, s’agite, vocifère
Et bouillante de rage, ivre de sa fureur,
Insulte copieusement le petit producteur.

Elle exige qu’il paie ; il est récalcitrant :
Elle porte donc l’affaire en correctionnelle,
Et la sentence tombe, tranchante et solennelle :
Le sol était, ce jour, anormalement glissant.

Il fallut donc payer dommages et intérêts ;
Le petit producteur se retrouva ruiné ;
On ne le verrait plus dans cet éco-quartier
Où notre philanthrope étendait ses bienfaits,

Portant haut les valeurs de solidarité,
De paix, de tolérance et de fraternité,
Et qui du fond de ses bars à vin citoyens
Œuvrait à inventer un monde plus humain.

lundi 1 avril 2013

L'ectoplasme émasculé

De petits yeux en trous de bite
Égarés au fond des orbites,
La prestance d’un gros oiseau,
Le charisme d’un bigorneau :

C’est moi le roi, c’est moi le boss !
Le patriarche, le molosse !
La puissance, l’autorité,
La force et la virilité !

Piteuse bonbonne avachie,
Je n’ai jamais rien entrepris
Et traite tout par le mépris :
Je gouverne comme je chie.

Contre la criminalité,
Je lutte avec ténacité.
Écoutez, si vous en doutez,
Mes terrifiants accents guerriers :

« Tremblez, voyous et criminels !
Tueurs, prédateurs sexuels !
Car notre arsenal répressif
Est puissamment dissuasif :

Parloirs intimes, remises de peines,
Sursis, vices de forme, appels,
Magistrats assoiffés de haine,
Psychiatres amis des criminels.

La prison, ultime sanction,
Doit devenir une exception
Réservée aux plus gros salauds :
Réacs, chauffards et alcoolos.

Il ne faut plus incarcérer
Mais sans délai réinsérer
Car ce sont les auteurs de crimes
Qui sont, au fond, les vraies victimes :

Discriminés, stigmatisés,
Tout les pousse à assassiner ;
Rejetés par la société,
Ces pauvres n’ont plus qu’à violer.

Je prône donc la compassion
Pour les violeurs en réunion
Qui ont, c’est leur péché mignon,
Des problèmes de séduction.

Je souhaite aussi que les experts
Libèrent un peu plus de pervers
Et que les magistrats Jean-Jacques
Fassent enfermer toute la BAC.

Ces racailles un brin impulsives ?
Aucun risque de récidive !
Et ces amateurs de tournantes ?
Leur libération est urgente !

Je veux amnistier les casseurs
— D’ailleurs ce sera fait dans l’heure —
Mais j’ai prévu pour les cathos
Un bon p’tit coup de lacrymo. »

Bureaucrate insipide et plat
Au tempérament délavé
Je débite un mou charabia
D’une insondable vacuité

Et récite les évangiles
Du progressiste assermenté
Sous le contrôle des vigiles
De la pensée homologuée ;

Mon enragée aux droits des femmes
D’une émouvante grandeur d’âme
Ne veut plus voir différencier
Les sexes. Enfin, c’est compliqué :

Distinguer les sexes, faut pas,
Mais il faut plus de parité.
« Hommes » et « femmes » n’existent pas,
Mais il faut plus de mixité.

Cette exceptionnelle humaniste
(Et donc, forcément, féministe)
A déclaré la guerre à mort
A l’exploitation des corps :

Elle offre des prostituées
Aux phallocrates handicapés
Et aux femmes nécessiteuses
L’enviable emploi de mère porteuse.

Pour exterminer le machisme
Et les partisans du sexisme
(Tous hétéros, blancs et aisés —
surtout ne pas stigmatiser),

Elle a confié aux lobbies gays
L’éducation sexuelle
Des enfants dès la maternelle ;
C’est un gage de neutralité.

Faisons confiance à ces chics types
Pour n’imposer aucun cliché,
Déconstruire les stéréotypes,
Et puis ne pas endoctriner.

Le cerveau sous anesthésie,
Pataugeant dans ma léthargie,
J’ai la vigueur et l’énergie
D’une grosse poule engourdie,

Et l’épaisseur, la consistance
D’un gros nuage bien joufflu ;
Malgré mes dehors très dodus,
Je suis fait tout en transparence.

Vague baudruche émasculée,
Je n’ai jamais rien décidé,
Sauf, c’est sans risque, de gazer,
Les cathos osant s’exprimer ;

Pour le reste c’est avec zèle
Que je me soumets en rampant
A mes amis néo-tyrans :
Les doux despotes de Bruxelles.

Bien servilement je me couche
Devant ces élites merdiques,
Ces cervelets technocratiques
Qui détruisent tout ce qu’ils touchent ;

Je souscris à tous leurs caprices :
Leur rage uniformisatrice
Leur monnaie et leurs lois maboules,
Et j’applaudis quand tout s’écroule :

J’approuve leurs actions piteuses,
Leurs décisions calamiteuses,
Leurs déclarations fallacieuses,
Leur communication menteuse,

Car, comme eux, je n’aurai de cesse
D’effacer d’une main vengeresse
Les traces de l’humanité
Qui, grandiose, nous a précédés.

Cette œuvre est bientôt achevée :
Tant d’âmes, déjà, dévastées,
Errent dans notre monde aride
Sans réconfort, absurde et vide,

Un monde terne, asexué,
Sans fougue ni vitalité,
Où l’humanité en déroute
Toujours plus amère s’encroûte ;

Bienvenue dans ce monde fade !
Dans cette infinie débandade !
Dans ce chaos que rien n’éclaire !
Oui, bienvenue dans notre enfer !