lundi 31 décembre 2012

Patriotisme à géométrie variable




Il n’est de haine plus féroce que celle que la médiocrité voue à l’excellence. L’absence de talent excite chez ceux qui en sont atteints une jalousie délirante pour l’être puissant, capable et raffiné qu’est l’artiste véritable. Vexés, humiliés par ce miroir inversé d’eux-mêmes, par cette preuve vivante, par contraste, de leur propre insipidité, ils ne ratent pas une occasion de se venger. Mais comme ils n’ont aucun talent — surtout pas littéraire — c’est toujours avec les mêmes armes — vulgarité, injures, vociférations hystériques — que ces piteux montent à l’assaut. Et qu’ils se vautrent invariablement. Mais leur ressentiment étant aussi intarissable que ses causes, et le ridicule ne tuant pas, ils remettent ça inlassablement.
Des attaques de ces nains contre des géants résulte un comique involontaire assez savoureux, que le dernier exemple en date ne viendra pas contredire. Depuis quelques jours, en effet, on assiste au cocasse spectacle de l’attaque, par une meute de petits merdeux colériques, d’un des plus grands artistes que la France ait compté : Gérard Depardieu. Tout ce que notre pays compte de sans-talents, d’impuissants, de châtrés, de nuls, y va de son glaviot contre cet homme qui a le tort, après avoir versé plusieurs dizaines de millions d’euros au fisc français, de partir s’installer hors de France — on aurait pu imaginer crime plus atroce. Comme de juste, les petits flics de Libération ne sont pas en reste dans cette chasse à l’homme aussi dérisoire qu’abjecte. Fidèles à leurs habitudes, ils tendent une énième fois le micro à la médiocrité et à la bassesse en publiant un texte ordurier du dénommé Philippe Torreton, obscur acteur à la filmographie aussi abondante qu’insignifiante. Cet embryon d’artiste a toujours enragé devant le talent, la puissance, la réussite, toutes choses qui lui sont obstinément refusées. Gérard Depardieu incarnant tout cela — et infiniment plus que cela — le moment lui semble venu de se venger. Sans compter que c’est également l’occasion de faire passer son néant à la lumière, et de briller enfin de tous ses feux de paille.
Notre insignifiant acteur enfile donc son costume favori, celui de la grande conscience humaniste et vertueuse, et se lance avec enthousiasme. D’emblée, cependant, il se casse la gueule en révélant au lecteur sa tragique absence d’élégance : « Alors Gérard, t’as les boules ? », titre-t-il, visiblement très fier de lui. Cette phrase lamentable, ce condensé de haine impuissante et de grossièreté militante, résume tout le texte qui va suivre. Il s’en exhale la délectation du vautour, du charognard qui croit voir sa proie fléchir. On y sent l’esprit de vengeance qui bouillonne, s’anime et sonne la charge, trop heureux d’enfin obtenir sa consolation à l’existence d’êtres supérieurs, cet insupportable affront à son ego. D’ailleurs, si on voulait psychanalyser l’individu, on en viendrait vite à parler de rage de tuer le père…
Mais n’allons pas si loin. Laissons de côté le psychisme de ce cabotin destiné à l’oubli : il n’a par lui-même aucune importance. Là où il nous intéresse, en revanche, c’est qu’il incarne jusqu’à la caricature le gauchiste du vingt-et-unième siècle, avec ses ridicules jappements moralisateurs, ses indignations dans le sens du vent (Indignez-vous !), sa nervosité incurable, son arrogance inébranlable, sa certitude d’être un artiste, ses leçons de morale péremptoires, son humanisme en carton-pâte et surtout, surtout, ses délicieuses contradictions. C’est un plaisir ineffable et sans cesse renouvelé d’observer ce clown, empêtré dans son chaos mental, fustiger ce qu’il adorait quelques heures auparavant, brailler contre ce qu’il encensait la veille, vociférer contre ce qu’il portait aux nues la seconde précédente sans jamais s’apercevoir — c’est là qu’est son comique — du rapport entre les causes qu’il chérit et les effets qu’il déplore.
Quoi, il se scandalise que Gérard Depardieu quitte la France ? Mais n’est-ce pas lui qui d’ordinaire fustige les frontières, les nations et autres concepts nauséabonds ? N’est-ce pas lui qui aspire à une planète remplie de citoyens du monde ? Qu’a fait Depardieu, sinon exercer sa liberté de circulation et d’installation, principe si cher aux philanthropes de plateaux-télé quand il s’agit de soutenir le juteux business de l’immigration clandestine ? Oui, qu’a-t-il fait, Depardieu, sinon suivre la récente injonction de Libé à ses lecteurs de quitter la France (« Barrez-vous ! », titraient-ils, élégamment eux aussi), ce pays de fachos, d’esprits étriqués, de beaufs arriérés, d’abominables crypto-nazis, de vichyssois moisis, stupidement nationalistes, pire, patriotes ! Ah non, pardon : patriote, c’est bien maintenant. Quoi que… on ne sait plus trop, à force… tout ça demande confirmation… Mais si : aussi étrange que cela paraisse, ce mot qui, chez tout gens de gauche qui se respecte, ne suscitait jusqu’alors que gloussements moqueurs et sarcasmes ricaneurs, est redevenu à la mode. Le patriotisme est à nouveau une valeur forte, même et surtout parmi ses plus farouches contempteurs rituels. Eux que, depuis trente ans, on n’a jamais entendu prononcer ce mot, sauf dans un ricanement de mépris ; eux qui ne cessent de dénigrer la France, de vomir son passé, de salir ses grands hommes, d’insulter ses citoyens qui ne votent pas comme eux ; eux qui systématiquement se prosternent devant les revendications communautaristes ; les voici soudain devenus patriotes. D’où vient cette fulgurante, cette miraculeuse réhabilitation du patriotisme ? Que s’est-il passé pour que ce vocable n’évoque subitement plus les heures les plus sombres de notre histoire ? Comme on peut s’y attendre, ce n’est évidemment pas du côté des grands idéaux qu’il faut chercher l’explication, mais de l’opportunisme le plus mesquin. Depuis de longues années, les impotents au pouvoir, incapables de réduire leurs dépenses, se livrent à une spoliation en règle des contribuables. Notre président potelé et son redoutable gouvernement n’échappent bien sûr pas à la règle : pour faire accepter à leurs administrés l’authentique razzia auxquels ils les soumettent, il leur faut une excuse, une justification. Mieux, un chantage. Ce sera celui au patriotisme : ils ne sont plus à une escroquerie près. Avec un culot qui force l’admiration, les voici donc qui s’emploient à draper dans le patriotisme ce qui n’est que trivialement fiscal — et dont on peut d’ailleurs se demander si ses emplois sont bien tous patriotiques… Il est à craindre, cependant, que la ficelle soit ici encore un peu trop voyante. S’en apercevront-ils ? Comprendront-ils un jour qu’ils ont perdu toute crédibilité ? Que plus personne ne les écoute ? Rien n’est moins sûr : quand on vit entre sosies, les illusions mettent longtemps à se dissiper…
Quoi qu’il en soit, si cette non-affaire a un intérêt (en plus de permettre à ces pauvres journalistes de vendre du papier), c’est qu’elle est l’occasion de compléter le portrait du gauchiste contemporain. De ce dernier, on connaissait depuis longtemps l’indignation, la compassion, la tolérance, l’antiracisme à géométrie variable. On peut maintenant y ajouter le patriotisme. Et se délecter à l’idée de toutes les bouffonneries, avalages de chapeaux et discours incohérents auxquels cette nouvelle caractéristique va donner lieu. C’est la bonne nouvelle de cette pénible affaire : on n’est pas près d’arrêter de rire.

vendredi 28 décembre 2012

Homoparentalisme et totalitarisme



Il est des chefs-d’œuvre d’imposture. Il est des époques où l’ignorance des uns sert admirablement le charlatanisme des autres, où les propagandes les plus grotesques violent continuellement les esprits sans jamais se voir opposer la moindre résistance. Des époques où les pires escrocs paradent sur le devant de la scène et débitent leurs âneries avec la certitude de ne jamais être contredits.
Notre époque est de celles-là. Il suffit d’ouvrir Le Monde de mardi dernier pour le vérifier. Ce quotidien au sérieux et à l’honnêteté légendaires y offre une tribune (http://www.lemonde.fr/idees/article/2012/06/05/le-mariage-homosexuel-libere-l-eglise_1712537_3232.html) à un prétendu essayiste catholique qui proclame sans sourciller que ni Benoît XVI, ni Jean-Paul II, ni aucun des intenses crétins s’étant succédé à la tête de l’Eglise n’a compris le véritable message des Evangiles ; message que lui, ce grand modeste, a en revanche discerné, et entend bien nous révéler. Le voici donc parti dans un long charabia filandreux, étonnant mélange de vulgarité et de fausse érudition censé nous démontrer que les Evangiles ne sont en vérité qu’un manifeste pour le mariage gay et l’homoparentalité.
On apprend ainsi que Jésus a été adopté par Marie et Joseph, et que c’est vraiment un pur hasard si ce dernier n’était pas une lesbienne. Peu importe que, pour ceux qui croient, Jésus ait été engendré par Marie ; peu importe que, s’agissant d’un personnage surnaturel, sa conception n’ait cependant pas obéi aux lois humaines de la reproduction ; qu’il ait été produit, et non reproduit… Avant de publier, notre grand exégète aurait tout de même été bien inspiré de relire brièvement les textes fondateurs de sa religion. Il y aurait appris que Dieu ne s’est pas rendu à la banque du sperme de Nazareth pour refiler sa glorieuse semence de donneur anonyme à Marie, venue avec sa nouvelle compagne se faire inséminer artificiellement dans l’unique but d’exiger ensuite à longueur de médias la reconnaissance pour celle-ci du statut de parent social. Il aurait reconnu, puisqu’il est croyant, que la conception du Christ est un mystère qui le dépasse ; puisqu’il est croyant, il lui serait apparu que ce mystère n’est pas exactement transposable dans la terminologie triviale qu’il a employée dans son texte.
Mais notre Père de l’Eglise est-il croyant ? Et à vrai dire, est-il catholique ? Au vu de son interprétation pour le moins loufoque des épisodes les plus connus et les plus abondamment commentés des Evangiles, il est permis d’en douter. Mais, on va le voir, cet émule de monseigneur Gaillot n’est pas à un mensonge près.
Catholique, donc, peut-être pas ; mais religieux, à coup sûr. Et farouchement. Frénétiquement. Probablement sans s’en rendre compte, cet immense écrivain prône l’avènement d’un monde saturé de religion. Un monde à côté duquel la Chrétienté, l’ancienne Europe chrétienne, passerait pour un modèle de laïcisme. Bien sûr, la nouvelle religion de notre dévot n’a rien à voir avec la catholique. Elle n’en a ni la profondeur, ni la grandeur, ni l’amour du genre humain (voir plus bas). Contrairement au catholicisme, elle ne suscitera ni intelligence, ni beauté, ni cathédrales, ni peinture, ni art, ni civilisation. En revanche, on peut être sûr qu’elle provoquera au moins autant d’intolérance, de sectarisme, de dogmatisme, de censures, d’inquisitions et de chasses aux sorcières. La religion catholique, en effet, en plus de ses innombrables splendeurs, a aussi engendré des horreurs ; la religion de notre écrivain prosélyte ne fera que cela.
Elle le fait déjà. L’endoctrinement a commencé. Tout le monde, déjà, récite docilement son credo : « La sexualisation des rôles n’est pas une donnée immuable, mais relève nettement de processus de socialisation sexistes ». Tout le monde se soumet à son clergé, rampe devant ses inquisiteurs. Quel clergé ? Quels inquisiteurs ? Mais tous ces médiatiques, enfin, ces journalistes embrigadés et autres experts en intimidation, en chantage au ringard qui inondent le débat public de leur crétinisme idéologique ; tous ces groupes de persécution qui ne représentent personne à part leurs trois adhérents et terrorisent en permanence le pouvoir (il faut le dire vite) avec leurs « baromètres d’analyse des actions gouvernementales en matière de lutte contre l’homophobie » ; tous ces évangélistes enragés qui somment les éditeurs de manuels scolaires de transformer leurs énormités anthropologiques en dogmes ; tous ces dévots qui bataillent sans relâche pour que leurs élucubrations burlesques soient enseignées comme un catéchisme indiscutable.
Mais nous nous égarons : revenons donc à l’homélie de notre écrivain catholique préféré. Nous avons tant à apprendre de lui. Par exemple que « tous les éducateurs sérieux le savent : les difficultés des enfants ne proviennent pas de l’orientation sexuelle de leurs parents, mais de leurs moyens financiers, de leur niveau d’étude et de leur intégration dans la société ». En toute modestie (et impartialité), notre expert décerne donc les brevets de sérieux ; et décrète que la question sexuelle ne joue aucun rôle dans la structuration psychologique et intellectuelle de l’enfant. Sans rire. Ce qui traduit, en effet, un sérieux à toute épreuve. A la trappe, donc, Freud et son dérisoire « ordre symbolique » ; à la trappe les innombrables ethnologues, psychologues, pédiatres et pédopsychiatres qui mettent en garde contre les ravages psychiques engendrés par une perception défaillante de la différence des sexes. A la trappe tous ces farfelus, et place aux éducateurs sérieux. Place aux études sérieuses, aussi, qui n’omettent pas de citer leurs sources et concluent avec un souci des nuances hautement scientifique que « 40 000 enfants vivent d’ores et déjà avec deux parents homosexuels, et l’on n’a pas détecté chez eux le moindre traumatisme psychologique particulier ». Et il suffit à notre savant de l’affirmer pour croire qu’il l’a prouvé (il serait cependant instructif de savoir qui a produit cette étude, si tant est qu’elle existe).
Le texte se poursuit ainsi, de coups de bluff en falsifications, d’assertions fallacieuses en pitreries pontifiantes. Grisé par tant d’impostures réussies, notre escroc entre en transe, s’enflamme et conclut triomphalement (du moins le croit-il) : « L’homoparentalité n’est pas un problème, le vrai défi, c’est d’assurer ensemble une parenté collective, consensuelle, intégrative et démocratique, une socioparentalité. » Parenté collective. Socioparentalité. Rien que ça. De cette ivresse verbeuse, de cette fièvre néologiste, ce qu’il faut remarquer, après avoir bien ri, c’est le glissement sans délai de l’éloge de l’homoparentalité à celui de la gestion collective des existences. Comme si c’était la même chose. Ou comme si, du moins, l’une menait à l’autre. Comme si l’instauration de l’homoparentalité n’était qu’une étape vers cette si délectable socioparentalité, qu’il faut avoir le courage d’appeler par son vrai nom de totalitarisme. La socioparentalité, en effet, telle que notre écrivain la décrit, est le principe fondamental, et le dessein ultime de tout totalitarisme. Remplacer la famille  par l’Etat — et mieux encore, par la société, par le contrôle de tous par tous —, ruiner toutes les cellules sociales qui pourraient s’interposer entre l’individu et la masse et promouvoir d’autres valeurs, d’autres idées, d’autres projets de vie que celle-ci, voilà le travail inlassable de tous les totalitarismes. Ce n’est en effet qu’une fois les frontières de tous ordres abattues qu’ils peuvent véritablement régner sans partage...
Mais alors quoi ? Que faut-il comprendre des propos de notre écrivain ? Aurait-il si ingénument vendu la mèche ? Il n’y aurait donc pas de différence essentielle entre imposer à un enfant deux parents de même sexe, et abolir les frontières qui le séparent de la société et garantissent son individualité ? Est-ce à dire que dans les deux cas, l’entité parente serait indéterminée, anonyme, interchangeable ? L’homoparentalisme serait un collectivisme ? Ou du moins il y mènerait ? C’est atroce, mais c’est en effet ce que notre écrivain avoue ; ce qui étonne, c’est qu’il ne s’en montre pas épouvanté, mais au contraire tout retroussé d’aise.
Essayons de comprendre. Souvenons-nous d’abord que la différence des sexes, clef de voûte de la notion d’altérité, et une découverte fondamentale pour l’enfant. C’est la première spécificité qu’il se découvre. C’est elle qui déclenche sa curiosité pour lui-même, pour ce qui le distingue irréductiblement des autres. C’est par elle qu’il commence à se percevoir comme séparé du monde extérieur ; par elle qu’il commence à prendre conscience de son existence propre, à s’individuer (précisons sans délai, pour couper court à toute accusation d’homophobie, que le choix de l’homosexualité n’exclut nullement la conscience de la différence des sexes…). Sans cette découverte, en revanche, tout se complique : les frontières entre l’individu et la société restent bancales, et son unicité risque fort de se diluer dans la collectivité. On comprend mieux, dès lors, pourquoi l’apologie de l’homoparentalité est si souvent mêlée à celle du socialisme, c’est-à-dire de la primauté du social, du collectif sur l’individu. Une fois saisi le rôle décisif joué par l’assimilation de la différence des sexes dans le processus d’individuation, tout devient limpide : ôter aux enfants le seul repère déterminant pour leur perception de l’altérité (et donc, symétriquement, de leur singularité), c’est augmenter considérablement les chances d’obtenir des « adultes » incapables de se représenter comme distincts de la collectivité et, partant, impuissants à vivre et à penser par eux-mêmes. Des êtres sans épaisseur, à la personnalité vague, indécise, spongieuse, bien perméables à toutes les propagandes et à tous les conditionnements, bien malléables, domesticables à souhait… C’est assurer, via une uniformisation sans précédent, le triomphe de la masse sur l’individu. Bref, c’est créer les conditions d’un totalitarisme sans entrave.
Notre humaniste n’a donc pas mis longtemps à tomber le masque. Mais il ne le sait pas. Il n’en est que plus comique : il faut savourer son incroyable culot et l’admirer, imperturbable, multiplier les coups de bluff et les affirmations péremptoires : « Pierre, selon l’Evangile et les Actes des Apôtres, sortit quelques énormes sottises que ses frères ne suivirent pas ». Il se garde bien de dire lesquelles. Si c’est vrai, cela prouve au besoin la tolérance et l’ouverture d’esprit à l’œuvre dans l’Eglise catholique, qualités par lesquelles ne brille pas vraiment notre pontife. Il est en effet peu probable que lui et ses coreligionnaires nous laissent encore longtemps le choix de ne pas suivre les leurs, d’énormes sottises.