mercredi 17 janvier 2018

Fake news et bonnes opinions

« Un parti règne, tous les autres sont en prison. »
Tomski, chef des syndicats soviétiques (1927)

« Encore un siècle de journalisme, et tous les mots pueront » annonçait Nietzsche il y a une éternité. Comme toujours, comme tous les grands instincts, Nietzsche voyait juste ; comme toujours, comme pour tous les grands instincts, la prescience de Nietzsche est dépassée par la monstruosité de notre époque. Une monstruosité que même le plus « pessimiste » — car c’est ainsi, de nos jours, qu’on qualifie les esprits lucides — des grands instincts du passé ne pouvait pas imaginer. Dénaturés, galvaudés, démonétisés comme jamais, les mots, aujourd’hui, ne se contentent plus de puer. Désormais, tous les mots mentent. Effrontément. Et en permanence.
Ainsi, tel individu qui déplore la fragmentation communautariste de la société, est raciste. Tel autre, qui rappelle l’évidence de la différence des sexes, est sexiste. Celui-ci, qui met en regard le pacifisme de l’homme exemplaire pour les chrétiens, Jésus, et le bellicisme de l’homme exemplaire pour les musulmans, Mahomet, est islamophobe. Celui-là, qui admire la grandeur de l’Occident des siècles passés, est colonialiste.

L’Occident contemporain est le lieu d’une confusion sans précédent des mots. Donc des esprits. Aucune « civilisation » avant la nôtre n’avait atteint un tel degré de chaos mental. Aucune n’avait poussé le crétinisme à de tels sommets. Le sens des mots a été détruit : le sens critique s’est évaporé : tous les discours sont désormais possibles. On assiste donc à la multiplication des assertions les plus tortueuses, les plus désordonnées, les plus contradictoires, sans que cela suscite le moindre étonnement de la masse endormie.

C’est ainsi qu’il y a trois semaines, nos bien nommés Commissaires européens crachaient leurs imprécations rageuses contre la Pologne, coupable selon eux de « violations grave de l’Etat de droit ». Des dictateurs qui s’émeuvent de violations de l’Etat de droit, c’est un peu Marc Dutroux qui s’émouvrait de viols d’enfants…
Mais cela ne surprend plus personne, que des tyrans qui construisent un avenir cauchemardesque à tout un continent hors de tout contrôle démocratique (puisqu’il n’y a pas un peuple européen), enfilent le costume de défenseurs des peuples. Cela n'apparaît plus paradoxal à aucun bipède occidental, qu’une poignée de lobbycrates qui bafoue continuellement la volonté des peuples d’Europe (la manifestation le plus infâme restant le viol du référendum de 2005 pour une Constitution européenne) donne des leçons de démocratie. 

Quelques années plus tôt, le Premier ministre grec se vit empêcher de tenir un référendum sur l’appartenance de la Grèce à la zone euro : comme justification, on lui opposa que « la place du peuple grec dans l'euro est une conquête historique du peuple grec qui ne peut pas être mise en question. Ceci ne peut pas dépendre d'un référendum. » Ainsi était invoquée la souveraineté du peuple pour mieux la bafouer...

Aujourd’hui, c’est notre président Jupiter qui prétexte la nécessité de protéger la « vie démocratique » pour mieux la démolir : « J’ai décidé que nous allions faire évoluer notre dispositif juridique pour protéger la vie démocratique contre les fausses nouvelles […] En cas de propagation d’une fausse nouvelle, il sera possible de saisir le juge à travers une nouvelle action en référé permettant le cas échéant de supprimer le contenu mis en cause, de déréférencer le site, de fermer le compte utilisateur concerné, voire de bloquer l’accès au site Internet. »
Entendre exalter la démocratie par un individu dont la seule fonction est de dérouler l’agenda des eurodespotes bruxellois, a déjà quelque chose de cocasse. Mais entendre ce même individu expliquer doctement qu’une loi qui restreint la liberté d’expression est de nature à favoriser la vie démocratique, est proprement hilarant. Rions, alors. Profitons-en. Car ça ne durera plus longtemps : quand cette loi sera promulguée, ce sera bien fini de rire. Nous entrerons dans un nouveau monde… dans un nouveau régime…

Comment, en effet, qualifier un régime dans lequel l’Etat se mêle de la vie des idées ? Et ce de la manière la plus sommaire, la plus autoritaire qui soit, puisqu’il se présente comme le détenteur de la vérité ?
Comment qualifier un régime qui utilise la puissance de l’Etat pour réduire au silence ceux qui contestent sa vérité — pardon, la vérité ? Un régime qui recourt à l’élimination légale de ses adversaires politiques et idéologiques ?

Un tel régime peut-il encore être qualifié de « démocratique » ?

Toute personne douée d’un peu de recul historique répondra évidemment par la négative, tant sont flagrantes les similitudes entre le traitement que l’oligarchie jupitérienne entend appliquer à ses opposants, et les pratiques ayant eu cours lors des heures les plus sombres de notre Histoire — je veux bien sûr parler du totalitarisme le plus ignoble et le plus criminel du siècle dernier : le communisme. Qu’adviendra-t-il de la liberté d’expression, de la vie des idées, de la respiration intellectuelle dans un pays tétanisé par la peur de la loi au moindre mot de travers (qu’on l’appelle fake news ou autrement) ?

Il est de bon ton de railler la monarchie de droit divin, ce concept d’une prétention délirante, selon ses détracteurs souvent très renseignés… Mais que dire d’un pays dont le souverain se prénomme Jupiter — le dieu des dieux —, et se proclame le dépositaire de la Vérité ? Que dire d’un régime politique qui prétend dire le Vrai ? Que dire d’un Etat qui s’érige en arbitre du débat public ? Que dire, enfin, d’une civilisation où ce ne sont plus la discussion contradictoire, la confrontation des raisonnements (même les plus idiots, même les plus faux) ni l’échange d’arguments (même les plus idiots, même les plus faux) qui remplissent les esprits, mais la loi ? La loi froide, implacable, indiscutable ? En quelle estime notre souverain tient-il son peuple pour envisager de lui faire ingurgiter « la vérité » de force, comme on gave une oie ? Verra-t-on demain la naissance, comme le prophétisait Orwell, d’un Ministère de la Vérité dont on sera obligé de répéter tout ce qui en émane ? Est-ce cela, la liberté de conscience ? Est-ce cela, le Progrès ? Deux siècles de « Lumières » et cinquante ans d’« Il est interdit d’interdire » pour en arriver là… A devoir dire « Amen » à La Vérité formulée par le dieu des dieux…

Et puis, quelles seront les sanctions, en cas de colportage de blasphèmes, je veux dire de fake news ? Va-t-on mettre en prison Mélenchon pour avoir dit que « le communisme [n’avait] pas de sang sur les mains ? » Laurent Fabius va-t-il prendre dix ans ferme pour avoir déclaré qu’en Syrie, les islamistes d’« Al-Nosra [faisaient] du bon boulot » ? Le Figaro va-t-il devoir s’acquitter d’une amende pour avoir fait croire au talent de Jean d’Ormesson ? Et l’invention des armes de destruction massive en Irak, alors ? Et la fable des gentils rebelles en Libye ? Et des islamistes modérés en Syrie ? Et de l’euro qui nous protège ? Et de l’Europe qui nous rend plus forts ? Qui va payer pour ces contrevérités ?
Et quid du mythe du vivre-ensemble ? Comment va-t-on sanctionner cette fake news parmi les fake news ? Va-t-on mettre l’intégralité des rédactions du Monde et de Libé derrière les barreaux pour avoir débité cette fadaise pendant des décennies ? Et ceux qui nous assurent que « l’intégration fonctionne bien », va-t-on les traîner devant les tribunaux ? Va-t-on mettre en cabane ceux qui affirment que les attaques qui se multiplient en France et en Europe aux cris de Allah Akbar n’ont « rien à voir avec l’islam », ni rien non plus avec l’immigration ? Et parler de « terrorisme » au lieu de « djihadisme », d’« attentats » au lieu d’« actes de guerre (sainte) », n’est-ce pas une production de fake news caractérisée ?

Avec la nouvelle loi Jupiter, c’est l’ensemble de la classe politique et journalistique qui risque de se retrouver derrière les barreaux. Jupiter lui-même, d'ailleurs, ne serait pas épargné par sa propre loi : après tout, y a-t-il plus grosse fake news que d’affirmer qu’une loi qui restreint la liberté d’expression est propice à la vie démocratique ?

Enfin que se passera-t-il, en cas d’erreur judiciaire ? Quelqu’un qui s’est vu imputer à tort la diffusion d’une fake news — donc en l’occurrence d’une fake-fake news — sera-t-il indemnisé ? Et à quelle hauteur ? Oui, comment évaluer le préjudice induit par une erreur d’appréciation de fake news ? Surtout si l’on doit tenir compte des dommages collatéraux. Pour ne prendre qu’un exemple, comment pourraient se racheter ceux qui qualifiaient de fake news l’information selon laquelle des djihadistes infiltraient les flux de migrants ? Sachant que la majorité des déséquilibrés du 13 Novembre 2015 ont emprunté lesdits flux…

On le voit : le projet de loi de notre président Jupiter pose une foule de questions. Ou, tout au moins, devrait en poser, dans un pays animé par l’amour de la liberté et son corollaire : l’esprit critique. Mais nous ne sommes plus dans ce pays-là. Il y a longtemps que l’Hexagone n’est plus qu’un enclos d’approbateurs ahuris. Deux siècles de déspiritualisation, parachevés par cinquante ans de crétinisation, ont accouché d’un peuple entièrement nouveau. Un peuple lisse, sans âme, sans passé ni racines. Un peuple vide, sans langage ni mémoire. Or un peuple sans langage ni mémoire — c’est-à-dire essentiellement animal — ne pose pas de questions : il obéit. Un peuple sans langage ni mémoire — c’est-à-dire non pas un peuple, mais un troupeau — ne pense pas : il répète. Il répète ce qu’on lui a conseillé de croire pour ne pas avoir d’ennuis. Et comme un tel troupeau, sans langage ni mémoire, est par définition incapable de se regarder dans le miroir de l’Histoire pour constater le désastre qu’il incarne, il est toujours content de lui. Aussi appelle-t-il sa frénésie d’obéissance ne pas se prendre la tête ; sa propension à la soumission lui apparaît comme une qualité (il appelle ça faire preuve de souplesse) ; son existence d’esclave lui semble un accomplissement (il appelle ça vivre en harmonie avec son temps).
Il est donc vain d’espérer du troupeau français la même attitude que celle du peuple russe pendant les décennies communistes, quand celui-ci accueillait la vérité officielle avec une indifférence polie. Car il s’agissait alors d’individus, et non d’ectoplasmes. D’êtres consistants, ancrés dans une histoire ; non de consommateurs déracinés, errant au gré des vents publicitaires et médiatiques. Leur langage, leur spiritualité, leur âme constituaient autant de barrières naturelles au mensonge. Aussi identifiaient-ils sans difficulté la Pravda et l’ensemble des communications gouvernementales comme des « informations » sans intérêt car falsifiées, caviardées, expurgées de tout ce qui pourrait compromettre les intérêts du régime (quand elles n’étaient pas inventées de toutes pièces).
Il en va tout autrement dans la France de 2018, où les labels « certifiée conforme aux intérêts du pouvoir », « origine gouvernementale garantie » ou « 0% fake news » ne rendent plus suspecte une « information ». Au contraire : en France, aujourd’hui, la Pravda est prise au sérieux. Ne rencontrant pas les obstacles du sens critique, de la culture historique ou de l’attachement au sens des mots, les plus délirantes mystifications pénètrent les « esprits » sans difficulté. C’est pour cela que Jupiter a été élu. C’est pour cela que depuis quarante ans, le troupeau français fait tous les choix politiques qui le mènent à l’abattoir. C’est pour cela qu’à bien y réfléchir, la nouvelle loi Jupiter ne changera rien : la soumission du peuple français, son consentement à se faire truffer de propagande, son obéissance servile aux injonctions médiatiques les plus suicidaires, sont déjà acquis.

Oui, tout bien considéré, cette loi Jupiter est soit inutile, soit contre-productive. Dans un monde d’individus clairvoyants et cultivés, elle est contre-productive ; dans notre monde de moutons incultes, elle est superflue. Dans le premier cas, en effet, le brevet « garanti sans fake news » agit comme un repoussoir, comme l’indicateur d’une vérité trop officielle pour être honnête ; il stimule, par réaction, la recherche active de la vérité, et finit par mettre en échec la tentative de dressage dont il procède. Dans le second cas, un tel brevet n’apporte rien, puisque la stupidité du troupeau suffit à assurer le triomphe sans effort de la propagande. « En France, la liberté est limitée par la peur du gouvernement ; en Belgique, elle est supprimée par la sottise nationale. », disait Baudelaire. Comme toujours, comme tous les grands instincts, Baudelaire voyait juste ; comme  toujours, comme pour tous les grands instincts, la prescience de Baudelaire est dépassée par la monstruosité de notre époque. Mais il est vrai que personne, pas même Baudelaire, ne pouvait prévoir que la France aurait un jour à sa tête un président nommé Jupiter, et que celui-ci réaliserait la synthèse de la sottise nationale et de la peur des gouvernements. Malgré toutes les préventions que Baudelaire nourrissait envers les « Lumières », il ne pouvait imaginer qu’elles révéleraient si vite, et de manière si éclatante, leur haine essentielle de l’homme. Il ne pouvait imaginer une si puissante démonstration par les faits que derrière les flatteries mielleuses des « humanistes », derrière leurs onctueux discours égalitaires, derrière leurs sirupeuses promesses d’émancipation et de liberté, s’abrite une rage féroce d’avilir, puis d’asservir l’homme.
Il faut concéder ce mérite à Jupiter, de nous faire voir le vrai visage des Lumières. Un visage que des Français ont déjà vu, il y a deux siècles… Un visage que leurs descendants, c'est-à-dire nous, ont préféré oublier…
Mais les faits sont têtus : c’est au nom des Lumières qu’on a eu la Terreur. C’est au nom de la Fraternité qu’on a promené des têtes au bout de piques. C’est au nom de la Liberté qu’on a eu la tyrannie. C’est la République française qui a accouché du premier génocide de l’Histoire. C’est la République française qui a inventé le totalitarisme. Lénine ne s’y trompait pas, qui inscrivait ses exactions dans la filiation de la « glorieuse Révolution française », et lui empruntait sa rhétorique pré-orwelienne (tuer le peuple au nom du peuple, l’emprisonner au nom de la liberté, etc.).


Nous ne devrions donc pas être étonnés : par cette nouvelle loi scélérate, la République française ne fait que renouer avec son totalitarisme originel. Et encore, de manière soft : quand on sait les abominations dont la République s’est rendue coupable, on ne peut qu’être soulagé que notre Jupiter national se limite, pour l’instant, à attaquer la liberté d’expression au nom de la Démocratie. "Pour l’instant", il faut bien le préciser. Car il est rare qu’une fois lancé, le train du totalitarisme s’arrête spontanément.

5 commentaires:

  1. Excellent... même si tout cela a déjà été dit ("Nous avons nos précurseurs") et en vain malheureusement. On n'aura pas lu et compris La Boétie et Spooner. :(

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  2. Encore une fois, en plein dans le mille.

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  3. Remarquable... comme toujours!
    Pour confirmer ce que vous dites des Russes et de la distance que ce vieux peuple nourri de son histoire savait prendre par rapport à la vérité officielle, on pourrait penser à ce jeu de mots de l'époque soviétique: comme "Pravda" signifie "La Vérité" et "Izvestia" "Les Nouvelles", les Russes disaient que "Dans La Vérité, il n'y a pas de nouvelles, et dans Les Nouvelles il n'y a pas de vérité". Le jeu de mots vaut ce qu'il vaut, mais il révèle un scepticisme sage et de bon aloi.
    Jean Garagnon

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  4. article remarquable de lucidité. les mots me manquent pour vous dire mon admiration pour votre hauteur de vue. Hélas, nous sommes trop peu a avoir compris le suicide européen..cordialement

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