mercredi 14 décembre 2016

Populistes contre peoplistes

« Et j’aime l’asservi des chiottes médiatiques
Quand il voit démentis tous ses beaux pronostics. »
Philippe Muray

Le réel est cruel. Impitoyable. Brexit. Trump. « No » massif au référendum italien. A qui le tour ?

Oui, le réel est déchaîné. Il pilonne sans merci la chape de plomb médiatique qui, pendant trente ans, a maintenu à l’abri de la critique les discours et les agissements de nos élites médiatico-politico-artistico-intello-merdiques. Il envoie des peignées d’enfer à ces bataillons d’experts qui se trompent tout le temps, de sachants qui ne savent rien, de penseurs qui ne pensent rien, d’intellectuels qui ne comprennent rien, de spécialistes qui n’anticipent rien, d’éditorialistes qui n’expriment rien, de visionnaires qui ne voient rien venir, de tolérants qui ne tolèrent qu’eux-mêmes et de sondeurs qui ont perdu leur sonde — mais pas leur arrogance.

Pour ces êtres mi-flics mi-larbins, ces dociles chiens de garde de la pensée unique, la fin de règne est proche. Sous la pression de la réalité, leurs masques se fissurent. Leurs déguisements d’humanistes se déchirent. Leurs couillonnades idéologiques volent en éclats. Leurs entourloupes sémantiques ne dupent plus personne. La fable d’Andersen a pris un coup de vieux : ce n’est pas l’empereur qui est nu, mais le grouillement des petits marquis qui pullulent dans les rédactions parisiennes, sur les plateaux de télévision et derrière les micros de nos chères radios d’Etat ; tous ces serviles moulins à propagande qui, depuis trente ans, exercent une dictature étouffante sur la vie des idées. Leurs intimidations ne fonctionnent plus. Leurs mystifications sont de plus en plus vaines. C’est un immense éclaircissement. C’est le début de la fin de leur dogmatisme. De leur sectarisme. C’est le début de la fin de leur obscurantisme.
Mais ils ne s’en aperçoivent pas. Ces terroristes intellectuels ont tellement pris l’habitude d’écraser la contradiction sous les insultes, les hurlements d’indignation et les procès — faute d’arguments — qu’ils ne réalisent pas que plus personne ne les écoute. Ils se sont tellement crus l’incarnation du Progrès et de la Modernité, qu’il va leur falloir du temps pour prendre la mesure de leur ringardise et de leur gâtisme.
Pour la plupart, même, le temps ne fera rien à l’affaire — pour paraphraser Brassens. Car ils sont pris au piège de leur propre propagande. Englués dans le magma de mensonges, de désinformations, de falsifications, de foutaises idéologiques qu’ils déversent à flux tendu depuis trente ans. Ils ont tellement rabâché les évangiles médiatiques qu’ils ont fini par y croire. Ils ont tellement truqué l’information, falsifié les faits, ils ont si bien camouflé la réalité qu’ils ne la retrouvent plus.

Leurs lunettes médiatiques, qu’ils n’ont jamais ôtées une seule fois en trente ans d’« observation » et d’« information », les empêchent de percevoir les formidables mutations que nous vivons. Et à plus forte raison de les comprendre. Alors, à chaque fois que survient un évènement qui ne rentre pas dans leurs grilles d’analyse obsolètes, ils ne trouvent à lui opposer que des glapissements d’indignation et des injures impuissantes. « Celui-ci est fasciste, cet autre populiste. Celui-là stigmatise, et celui-ci divise. Quant à lui, très nauséabond, il est sexiste et xénophobe. ». Certains, même, résolvent leur impuissance spéculative par la démence pure, allant jusqu’à appeler au meurtre de ceux qui leur déplaisent. « Trump c'est le candidat qui redonne aux Américains l'espoir : l'espoir qu'il se fasse assassiner » a ainsi récemment déclaré un de ces bouffons hargneux. Ces philanthropes de salon, toujours ardents pour exhiber narcissiquement leur prétendu amour de la diversité, de la fraternité et de la tolérance, ont ainsi inventé le concept antinomique de tolérance à géométrie variable. De fraternité sélective.

Et de critique sans argument. En effet, vous aurez beau chercher : vous ne trouverez chez ces perroquets des médias aucune trace d’argument, ni d’explication. Juste un agrégat de stéréotypes, d’incantations et d’insultes. A force de croupir dans le prêt-à-penser médiatique, leur cerveau s’en est complètement imbibé, et est devenu impropre à construire une pensée articulée. Et ne parlons même pas d’une pensée personnelle…
Ces chiens de garde du système ne « pensent » qu’en meute. Ils ne se retrouvent qu’entre gens qui pensent comme il faut. C’est-à-dire qui ne pensent pas. Ils font la morale, bien plutôt. C’est ça, leur rayon. Ils n’argumentent pas : ils prêchent. Ils ne contredisent pas : ils excommunient. Leurs prétendus « débats d’idées » ne sont que des concours de vertu. Dans leur « esprit », il n’y a pas de contradicteurs : il n’y a que des blasphémateurs. Ces cul-bénits qui s’ignorent se croient areligieux, mais ils réhabilitent la mise à l’Index : toute analyse qu’ils ne retrouvent pas dans les évangiles médiatiques, c’est des rumeurs de la fachosphère. Tout ce qui n’est pas validé par les évêques du Monde ou de Libé, c’est des discours d’extrême-droite. Tout ce qu’ils ignorent, c’est du complotisme. Il y en a beaucoup… D’ailleurs quelqu’un qui voit des complots partout, c’est un complotiste, c’est entendu. Mais quelqu’un qui voit du complotisme partout ? Comment l’appelle-t-on ? Quoi qu’il en soit, ces pourfendeurs du complotisme voient des fachos partout…

D’où leur entre-soi forcené. D’où l’effarante uniformité idéologique qui règne dans les cercles médiatico-artistico-intello-politiques. Dans ces clubs de sosies, l’inceste intellectuel est la norme. Ils restent entre eux, se célèbrent entre eux, se confortent mutuellement dans leur déni de réalité et leur mépris du peuple. Entre miroirs, on s’entend bien. Et quand se profile quelqu’un qui ne pense pas comme eux, et risque donc d’ébranler leurs certitudes d’ignorants, ils font front (notamment « républicain »). « Populiste ! », glapit l’un. « Fasciste ! », rugit l’autre. « Heures les plus sombres de notre Histoire ! » reprennent-ils tous en chœur. Et ils se tapent la tête contre les murs.

C’est que la consanguinité idéologique génère des pathologies mentales désormais bien connues, car observables à grande échelle : abolition de l’esprit critique, haine de la liberté d’expression et de pensée, réflexe d’insulte, déni colérique du réel, prurit moraliste, paresse intellectuelle incurable. Même les plus brillants n’y échappent pas : car gros cerveaux ou non, ils tournent à vide. Refusent obstinément d’embrayer sur le concret. Saint Thomas ne croyait que ce qu’il voyait. Eux ne voient que ce qu’ils croient.

Autant dire qu’ils sont aveugles. Donc voués à se vautrer en permanence. Dernièrement encore, certains croient pouvoir anticiper une victoire écrasante de Fillon en mai prochain au motif qu’il vient d’obtenir, à l’occasion de la bien nommée primaire, les suffrages de… 6% du corps électoral. C’est d’ailleurs un mérite qu’il faut reconnaître à ces experts : celui de la constance. Ils sont tout le temps à côté de la plaque, et ils sont tout le temps épatés d’eux-mêmes. Plus ils se plantent, plus ils se vantent. Plus ils ont tort, plus ils s’adorent. C’est ce qu’on appelle l’aplomb de l’ignorant. L’arrogance des médiocres.
Le plus cocasse étant encore la méthode qu’ils ont trouvée pour conférer une apparence d’objectivité à leur déni de réalité : ils s’enivrent de fact-checkings caviardés, de décodeurs farcis de sophismes et de mauvaise foi, de dossiers désintox où les faits sont triés sur le volet et tordus dans tous les sens. Ces misérables opérations d’auto-intoxication ne servent qu’un but : tenir méthodiquement hors de portée de la réalité leurs utopies de plomb. Occulter tous les faits et tous les événements qui contredisent leurs fables. Et ainsi continuer à défendre, la conscience tranquille, les causes du désastre que nous vivons.

Ce club des aveugles autosatisfaits fait de plus en plus penser à certains aristocrates qui, au crépuscule de l’Ancien régime, s’avérèrent incapables d’entrevoir leur fin prochaine. L’esprit engourdi dans la torpeur de l’entre-soi, ils demeurèrent obstinément aveugles aux signes avant-coureurs du cataclysme qui s’annonçait. De la même manière que nos notables médiatiques, ils se glorifiaient entre eux, se faisaient mille grâces, mille minauderies, s'étourdissaient de pâmoisons flatteuses et caresses vaniteuses. Avant que surgisse la guillotine…

Bien sûr, cette analogie doit être nuancée : car il y a au moins deux différences majeures entre les aristocrates à la fin du XVIIIème siècle, et les médiacrates en ce début de XXIème siècle. La première étant que ces aristocrates étaient des géants d’intelligence et de raffinement comparés aux moins vulgaires de nos despotes médiatiques. Qu’ils contribuèrent de manière décisive à la grandeur et au rayonnement de la France, quand ces roquets enragés et aux trois-quarts illettrés ne font que l’avilir, la salir, la détruire. La deuxième étant que les médiacrates ne subiront pas le sort funeste des aristocrates à la Révolution. En effet Oscar Wilde, qui ne se trompe jamais, a écrit que « le journalisme justifie son existence par le grand principe darwinien de la survie du plus vulgaire. » Nos apparatchiks médiatiques survivront, donc. Ils prendront des raclées farouches, des torgnoles retentissantes, ils trépigneront de rage vengeresse à mesure que le réel taillera en pièces leurs utopies, ils s’en feront des ulcères inouïs, des dépressions féroces, mais ils survivront. Ils continueront de débiter leurs âneries, et de recevoir leurs subventions. Ainsi, faute de les lire et de les écouter, les citoyens continueront de financer leur train de vie. Et, en retour, de se faire insulter. Bref, rien ne changera à la routine actuelle. C’est d’ailleurs le seul clivage qui survivra à la recomposition en cours : le clivage entre ceux qui méprisent le peuple, lui font sans cesse la morale, et veulent en finir de toute urgence avec les référendums et la démocratie, et ceux qui compatissent aux drames que vit ce même peuple, à ses souffrances, à sa détresse. C’est d’ailleurs bien plus qu’un clivage : c’est une fracture. Profonde. Irréconciliable. La seule véritable ligne de démarcation. Celle qui oppose les élites politiques, médiatiques, « intellectuelles » et « artistiques », et leurs courtisans branchés et diplômés des grandes métropoles, au peuple. Les avocats de la mondialisation hideuse, à ses victimes. Peoplistes contre populistes. Un combat sans merci.