lundi 25 juillet 2016

Le tourisme est une névrose

«Quand on ne trouve pas son repos en soi-même, il est inutile de le chercher ailleurs. »
La Rochefoucauld

Parmi les personnages ridicules autant qu’ignominieux que produit notre époque, le touriste occupe une place de choix. La première, en vérité. Le haut du podium.
Le touriste est la quintessence, si l’on peut dire, du désastre anthropologique contemporain. Il condense avec une rare exhaustivité les caractéristiques les plus lamentables de l’anthropoïde actuel, cet être puéril, capricieux, obsédé par son nombril, incapable de s’en détacher pour porter au monde de l’attention et de la délicatesse ; cette baudruche perpétuellement dissipée, dépourvue de toute consistance, de toute vie intérieure, et donc frénétiquement exhibitionniste ; ce pitre tellement incapable de vivre par et pour lui-même qu’il partage les moindres détails de sa palpitante existence sur les réseaux sociaux, et juge de leur valeur au nombre de clones anonymes qui applaudissent à ses gesticulations narcissiques. Ce connecté compulsif, toujours en représentation, quémandant les like et les retweets qui donneront un semblant de sens à ses déambulations d’esclave. Ce mouton bouffi d’autosatisfaction, glorifiant sans cesse sa « personnalité » formatée, tragiquement inconscient de son suivisme et de sa vulgarité.

Le touriste, dis-je, est tout cela. Et bien plus encore. Le touriste contemporain, en tout cas. En effet, à la faveur des fantastiques mutations anthropologiques survenues ces dernières décennies — et qui ont essentiellement consisté à l’infantiliser —, « l’homme » dans sa version contemporaine n’a plus rien à de commun avec son ancêtre l’adulte accompli. Ici, comme en tant d’autres domaines, le nom a survécu à la transformation du contenu. Puérilisé sans retour, et donc dénué de Surmoi, le bipède contemporain ne s’équilibre plus qu’entre pulsions, narcissisme et exhibitionnisme.
Certes, les pulsions, le narcissisme et l’exhibitionnisme sont des moteurs essentiels de la psyché humaine, sans lesquels rien de grand n’est possible. Certes, les pulsions, le narcissisme et l’exhibitionnisme constituent l’énergie psychique de l’individu, et on commettrait une erreur gravissime en les éradiquant. Certes, comme le disait La Rochefoucauld, « les vices entrent dans la composition des vertus comme les poisons entrent dans la composition des remèdes » ; mais cette vision de l’homme, qui a régi l’humanité pendant des siècles — avec un succès indéniable —, ne signifie pas qu’il faille donner toute leur expansion à nos « vices ». L’enjeu consiste au contraire à en jouer habilement, à exploiter ces formidables ressorts de l’action humaine tout en les bridant, en les canalisant, en les civilisant par des principes plus nobles. Non pas à exalter, encore moins à anéantir ces penchants, mais à les tempérer.
Ainsi, pendant des siècles, leurs manifestations trop tapageuses était réprouvées socialement ou, plus efficace encore, ridiculisées — l’œuvre de Molière en est probablement le témoignage le plus éclatant. Mais on veillait à ne pas les supprimer. L’idée était d’obtenir un équilibre, subtil et instable, entre inclination aux turpitudes et aspiration au grandiose — entre Ca et Surmoi, pour parler en freudien. De cette dualité naissent en effet une contradiction, une dialectique extrêmement fécondes en dehors desquelles, à vrai dire, rien d’intéressant ne se produit…
Aujourd’hui, cet équilibre n’est plus. Tout s’est écroulé. A l’impératif de discrétion a succédé l’impératif d’exhibition. A l’injonction de retenue a succédé l’incitation à l’avachissement. A l’exhortation à la modestie s’est substitué l’encouragement à l’exaltation incessante et frénétique du Moi. Au souci de la décence a succédé une vulgarité nonchalante, décomplexée, vautrée. Il n’y a plus de barrière, plus d’entrave, plus de garde-fou : les pulsions règnent sans partage. L’homme contemporain est entièrement régi par le principe de plaisir. Tous ses caprices doivent être assouvis, sans faute et sans délai. Incapable d’ajourner la satisfaction de ses pulsions, structurellement hermétique à la notion de frustration, ce Narcisse despotique fait régner partout sa médiocrité triomphante. Un esclave et un tyran : voilà l’homme contemporain. Esclave de ses pulsions, donc tyran pour les autres.

Je disais donc que le touriste concentre et exacerbe jusqu’à la caricature ces caractéristiques. Bien sûr, je ne parle pas de tous les touristes ; je sais bien qu’il existe encore quelques individus qui pratiquent, autant qu’il est possible, un tourisme à l’ancienne (et s’exposent donc aux imputations infamantes de ringardise ou de passéisme). Hommage leur soit rendu, bien sûr ; mais ils ne m’intéressent pas ; car ils ne disent rien de notre époque, sinon que le désastre n’est pas total, et qu’il y a une résistance — mais le désastre ne sera jamais total, et il y aura toujours une résistance. Mon objet d’étude est bien plutôt le touriste d’aujourd’hui, le touriste archétypal, celui qui compose 90% du bétail touristique ; le touriste propre à notre temps, celui qui ne pouvait pas exister il y a seulement vingt ou trente ans. Lui me passionne au plus haut point ; car il révèle notre époque. Dans toute sa laideur, toute sa vulgarité, toute sa médiocrité, toute sa fierté. Plus que tout autre personnage — davantage même que l’infâme trottinetteur — le touriste incarne notre époque d’infantilisme, de narcissisme et  d’exhibitionnisme. Il en est la personnification suprême. Le marqueur le plus pur.

Le tourisme, en effet, ne s’est pas toujours résumé à brandir sa perche à selfies aux quatre coins du monde. Le tourisme n’a pas toujours été cette activité ignoble et impunie consistant à se pavaner en bermuda jaune fluo dans des lieux conçus par les plus grands génies. Le tourisme ne s’est pas toujours résumé à parader en t-shirt à message devant les productions des esprits les plus raffinés qui se puissent imaginer. Le tourisme n’a pas toujours consisté à défiler devant des chefs-d’œuvre les yeux rivés à son smartphone. Le tourisme ne s’est pas toujours limité à photographier et à caméscoper le monde ; il n’a pas toujours consisté à interposer systématiquement un écran entre soi et la beauté du monde, pour ne jamais la regarder de ses propres yeux. Le tourisme ne s’est pas toujours réduit à une activité d’enregistrement boulimique de la réalité ; il n’a pas toujours visé à entasser des photos sur une carte mémoire pour ensuite exhiber ce trophée et en tirer une jouissance narcissique. Le tourisme n’a pas toujours eu pour but de remplir son compte Facebook de photos et de like. Bref, le tourisme n’a pas toujours été un nombrilisme.
Il fut un temps, en effet, où le tourisme procédait de curiosité, d’ouverture d’esprit, de recherche d’émerveillement. Un temps où le tourisme était effacement temporaire de soi devant l’autre et le différent. Un temps où le tourisme était oubli de sa subjectivité au profit d’une admiration pour la richesse et la diversité des autres cultures (il va sans dire que ces mots n’ont sous ma plume pas du tout le sens galvaudé que lui ont donné les philanthropes analphabètes, les humanistes illettrés et tous les charlatans de la compassion qui sévissent aujourd’hui) ; un temps où le tourisme était non pas ostentation, mais discrétion ; où il consistait à se mettre non pas en avant, mais en retrait. Non pas à s’admirer, mais à admirer. A se rendre disponible. A se laisser envahir par l’étonnement.
Nous n’en sommes plus là du tout. L’homme contemporain, ce blasé incurable, n’est plus disponible à rien d’autre qu’à lui-même ; et il est incapable d’étonnement. Ainsi, à l’humble curiosité pour la planète a succédé une rage de la posséder. De la violer. A la déférence, à la délicatesse ont succédé l’indifférence et la désinvolture. A l’admiration ont succédé la consommation, l’exploitation, la destruction. A l’ouverture d’esprit a succédé l’ignorance prétentieuse.
Quand le touriste contemporain part en vacances, ce n’est pas pour étancher sa soif de découverte, ni pour assouvir ses aspirations à l’émerveillement : c’est pour s’exhiber. Et se faire applaudir. Filmer, photographier et montrer, voilà les seuls buts de ses déambulations polluantes et stériles. Il ne faut pas ajouter foi aux fadaises humanitaires, fraternitaires, diversitaires, solidaires et citoyennes du monde dont le touriste enrobe son égotisme : il n’y a pas de quête mystique, ni de voyage initiatique, ni d’ouverture à l’autre, ni de dialogue des cultures ou je ne sais encore quelle foutaise des évangiles droit-de-l’hommistes : il n’y a qu’une volonté pathologique de se célébrer le nombril aux quatre coins du monde.
« Encore un siècle de journalisme et tous les mots pueront » avait annoncé Nietzsche. Ce délai est largement dépassé. Et en effet, les mots n’ont jamais été aussi faisandés. Ils n’ont plus aucun sens. Ainsi voit-on régulièrement évoquer, dans la presse féminine et les autres (mais quelle presse n’est pas féminine ?), les « pervers narcissiques », ces diables modernes qui seraient partout en embuscade et représenteraient le principal danger contemporain pour les femmes (bien avant les islamistes et les racailles qui, eux, sont placés sous la protection de Saint Padamalgam et de Sainte Faupastigmatiser, et n’existent de toute façon que dans les fantasmes paranoïaques de la France moisie, nauséabonde et raciste, c’est-à-dire populiste, c’est-à-dire souverainiste, c’est-à-dire fasciste, c’est-à-dire nazie). A force de banalisation de ce concept pseudo-scientifique, on en viendrait presque à oublier qu’il s’agit d’une invention féministe destinée à disqualifier l’ensemble de la gent masculine — car il n’est pas un homme qui, en cherchant bien, et en y ajoutant au besoin un peu de mauvaise foi, ne puisse se voir coller cette étiquette infamante. Il est donc temps de balayer cette escroquerie féministe (pléonasme), et surtout de redonner leur sens aux mots : le seul vrai pervers narcissique de notre époque, c’est le touriste. J’ai intitulé ce texte « Le tourisme est une névrose ». Ce n’est pas tout à fait juste car, comme l’explique Freud, « la névrose est le négatif de la perversion ». Or avec le narcissisme touristique, nous sommes en présence non pas du refoulement honteux d’une perversion, mais au contraire de son assouvissement décomplexé et incessant. Aussi, si le tourisme peut à certains égards être considéré comme une authentique névrose, il présente, relativement à sa dimension narcissique, toutes les caractéristiques d’une perversion. Le touriste est l’incarnation même de l’externalisation perverse. LE pervers narcissique, au sens littéral.
Ainsi certains baroudeurs, sur leur compte Facebook, affichent une planisphère où sont épinglés les pays qu’ils ont honorés de leur prestigieuse présence. Et ils en pâment de fierté. Sans doute se prennent-ils pour d’héroïques explorateurs. Sans doute se voient-ils comme d’intrépides aventuriers. Sans doute se croient-ils les dignes héritiers de Christophe Colomb, Magellan ou Matteo Ricci. Comme si voyager au XXIème siècle relevait de l’exploit. Comme s’il y avait un quelconque mérite à acheter un billet en trois clics, à poser son cul dans un avion et à se retrouver dix heures plus tard à l’autre bout de la planète, après avoir englouti son plateau repas — option vegan — et profité de la fabuleuse offre de divertissements à bord, avec plus de 2 500 chaînes de cinéma, d’émissions télévisées et de jeux à la demande.
Mais n’essayez pas d’expliquer cela à un touriste : ce serait peine perdue. Impossible, en effet, de faire prendre conscience à un touriste qu’il n’est qu’un clone inerte ; que ce qu’il considère comme une épopée héroïque constitue en vérité le sommet de la passivité et du suivisme. Tout ce qui compte à ses yeux, son seul critère de réussite, ce qui le fait couiner d’extase, c’est de pouvoir dire : « J’y étais ». Mais le touriste n’est jamais nulle part. Car il ne voyage pas : il se déplace. Il balade son corps d’un endroit à l’autre. Mais son esprit reste figé. Immobile. Empêtré dans ses petits rituels narcissiques. Sans cesse et où qu’il soit, il ne peut s’empêcher de se selfister, de se facebooker, de s’instagramer et de se twitter. Qu’il se trouve à Paris, Lahore ou Katmandou, le touriste ne sort jamais de sa routine d’autocélébration. Demandez-vous pourquoi il manifeste ce besoin frénétique de wifi, partout… J’ai même pu lire, dans la critique d’un restaurant : « Nourriture très bonne, sauf le wifi, de très mauvaise qualité : je ne recommande pas. » Quel besoin ce forcené avait-il de wifi dans un restaurant ? Voulait-il le manger ?
Tel un cancer ultra-métastasé, le narcissisme du touriste a envahi l’ensemble de son psychisme et de son intellect ; tout le reste est asphyxié. Il n’y a plus de place pour la curiosité, l’observation, le dépaysement. Le touriste n’est plus qu’un énorme Moi, aussi vide qu’envahissant. Son culte de soi lui prend tout son temps, et toute son attention. Par conséquent, il est strictement indisponible aux lieux qu’il visite. Il n’y a qu’à l’observer…

En cela, et nonobstant son ridicule, le touriste contemporain est un personnage tragique : il va partout, mais n’est jamais nulle part. Il est le grand absent. Où qu’il se rende, il reste rivé à son nombril. Prisonnier de son égocentrisme. Il ne peut se soustraire à la tyrannie de son Moi tout puissant. Tel Narcisse enchaîné à son reflet, et dépérissant en le contemplant…
Si vous ne me croyez pas, demandez donc à un touriste lambda ce qu’il a retenu de son dernier voyage. Ce qu’il a appris de cette expérience juste extraordinaire. De ce voyage super enrichissant. Vous verrez, c’est assez bref… Tout ce qui reste, ce sont des selfies. Des photos Facebook. Et des vidéos à crever d’ennui. Voilà les fruits de son voyage. Rien d’intime. Rien de spirituel. Rien qui l’ait fait grandir. De ses voyages hyper formateurs (« hyper formatés » serait plus juste), sa vie intérieure ressort intacte. Parfaitement lisse. Rigoureusement aseptique. Ce n’est pas lui qui assimile, c’est sa caméra Go Pro qui filme. Ce n’est pas son esprit qui s’amplifie, c’est sa carte mémoire 32 Go qui se remplit. Il n’intériorise pas, il enregistre. Céline, déjà, écrivait à son époque : « Le touriste voit rien, il suit le guide. » Céline ne connaissait pas sa chance d’outre-tombe : car même avec toute sa prescience, toute sa puissance visionnaire, il ne pouvait pas prévoir l’ampleur du désastre actuel ; il ne pouvait pas savoir que le touriste qui s’offrait à son observation était un géant de délicatesse et d’attention comparé à son descendant au XXIème siècle. Le touriste, aujourd’hui, ne suit même plus le guide. Il ne suit plus que son nombril.
Et il peut difficilement en être autrement ; d’une part parce que, le plus souvent, il est le produit d’une « éducation » qui a ruiné sa mémoire et ses capacités de concentration. D’autre part car, quand bien même il aurait été épargné par le carnage éducatif, il subit un pilonnage incessant de crétinisme publicitaire et médiatique, dont son cerveau ne peut que ressortir atrophié, stérilisé, dévasté. Et enfin, et surtout, parce que son psychisme infantile, résultat de la puérilisation de l’humanité occidentale, l’empêche de percevoir nettement la réalité extérieure, et à plus forte raison de s’y intéresser. La curiosité pour l’altérité suppose en effet une aptitude à concevoir l’altérité ; aptitude dont est exempt l’enfant en bas âge. La psychologie enfantine est essentiellement égocentrique : le jeune enfant — c’est-à-dire l’adulte d’aujourd’hui — n’opère pas une division claire entre lui-même et le monde extérieur. Les frontières entre les objets, les autres et son intimité sont floues, vagues, indéterminées. Cela explique au passage son exhibitionnisme, cette dilution du Moi dans le monde ; cela explique surtout qu’il éprouve les plus grandes difficultés à observer attentivement ce qui se présente à lui. En effet, il est à peine capable d’en prendre acte. Vous pensez que j’exagère ? Que je pousse un peu loin l’esprit de système ? Eh bien biglez donc un touriste qui découvre un chef-d’œuvre de la peinture, de la sculpture ou de l’architecture. Et décomptez le temps qu’il y reste attentif. Dans la plupart des cas, vous n’aurez pas à compter jusqu’à trois… Son regard bovin qui se pose… balaie furtivement l’objet… puis se détourne, impassible… hop, oublié ! La suite ! Dans le meilleur des cas, il brandira son smartphone, et concèdera à la merveille qu’il a sous les yeux l’hommage d’une photo. Mais jamais il ne l’aura regardée de ses propres yeux.
Eh bien ce comportement est celui d’un bébé. Celui qu’on observe classiquement dans les bacs à sable et les jardins d’enfants. Ce temps d’attention extrêmement court, cette dissipation permanente, cette incapacité à se concentrer plus de quelques secondes étaient jusqu’il y a peu le propre des enfants en bas-âge. Plus aujourd’hui : tout ce qui distingue encore le touriste du bébé, c’est qu’il ne marche pas à quatre pattes. Pour tout le reste, en revanche, le touriste est un bébé comme les autres.
Ainsi, tout lieu touristique un peu renommé n’est plus qu’une immense garderie. Une pouponnière en furie. Un grouillement de têtards hystériques, laissant libre cours à leur fantasme de toute puissance, et rejetant tout début d’autorité ou de contrainte. Si vous en voulez un exemple éloquent, allez donc faire un tour à la chapelle Sixtine : ce n’est plus la chapelle Sixtine, c’est une nursery. Le lieu où Michel-Ange déploya, seul et durant dix ans, un génie et un sens de l’effort surhumains, abrite maintenant les caprices de Sa Majesté le Touriste. Un gazouillis cauchemardesque emplit l’espace. Un chaos de babils, de sottises, de vanités, de sonneries de portables et bip bip de reflex. « Chut ! » lui intiment les gardiens toutes les quinze secondes. En vain, évidemment. Non mais qui sont-ils, ces gardiens, pour prétendre entraver le bon plaisir de Sa Majesté le Touriste ? Et puis d’ailleurs de quel droit Lui donnent-ils des ordres ? On est bien encore en démocratie, à ce que je sache ?! Par conséquent si Saint Touriste veut passer un coup de fil dans la chapelle Sixtine, Il en a parfaitement le droit !
Obtenir le silence d’un touriste, même dans un lieu sacré ? Autant essayer de réveiller les morts en hurlant. Il faut bien comprendre que le touriste ne fait pas de différence entre le Vatican et Eurodisney. Michel-Ange et Mickey Mouse, même combat. Le touriste n’a jamais remarqué que dans « chapelle Sixtine », il y avait le mot « chapelle ». Et qu’il ne s’agissait donc pas uniquement d’une attraction. D’ailleurs il ne se rappelle pas bien ce que ça signifie, « chapelle ». Il sait seulement que ça a un lien avec le catholicisme, cette religion obscurantiste, étroite d’esprit, triste à mourir, ennemie de la joie et de l’intelligence (comme en témoigne avec éclat ce qu’il a devant les yeux). Fort de ses certitudes d’ignorant, il jette donc un regard morne et distrait sur l’explosion de couleurs (c’est ainsi qu’il perçoit la peinture de Michel-Ange) puis, sans attendre brandit son appareil photo. « No photo ! » hurlent les gardiens. Il arme. « No photo !!! », suppliants. Appuie sur le déclencheur. « No photo !!! », désespérés. Ptaf ! Un bon gros flash dans la fresque vieille de cinq cents ans. Ca ne peut pas lui faire de mal… Les gardiens arrivent à sa hauteur. L’engueulent un peu. Essaient de lui expliquer que ce n’est pas exactement propice à la conservation des peintures, de les soumettre à une forte intensité lumineuse. Il les regarde nonchalamment. Avec ces yeux ternes, cette gueule morose, cette indifférence hébétée si caractéristiques du touriste. Il ne s’excuse pas, évidemment (lui qui par ailleurs produit à flux tendu des discours vibrants sur la fraternité, sur la dignité intrinsèque à chaque être humain, et martèle grandiloquent que nous sommes tous égaux, etc.). En bon bébé, c’est-à-dire en créature inaccessible aux notions d’interdit et d’exigence, le touriste ne reconnaît aucune autorité, et ne respecte rien. Ni personne. Son désir seul fait loi. Déjà il leur tourne le dos, aux gardiens, ces sous-hommes. Il les guette du coin de l’œil, ces rabat-joie. Dès qu’ils se seront un peu éloignés, ces emmerdeurs, il recommencera. Voilà… C’est bon… Allez go ! Ptaf ! Ptaf ! Ptataf ! Ah ! Quel plaisir de laisser libre cours à son prurit de photographie ! Quelle ivresse ! Quelle jouissance ! Appuyer sur le déclencheur, mais c’est mieux que de titiller le point G ! Et puis à quoi bon visiter un endroit, si c’est pour ne pas le photographier ? Hein, quel intérêt ? Et d’ailleurs, Sa Sainteté le Touriste n’a-t-elle pas payé sa place ? Alors ! Bon ! Par conséquent elle a tous les droits ! Si elle veut saloper le travail de Michel-Ange pour remplir son profil Facebook de photos de la chapelle Sixtine, ce n’est pas un vulgaire gardien de musée qui l’en empêchera ! Ah ! Non mais alors !
Ces bataillons de bambins turbulents, insolents, indomptables sévissent désormais partout ; partout, en tout cas, où règne le totalitarisme touristique.
Car le tourisme contemporain est évidemment un totalitarisme. Il en présente toutes les caractéristiques, à commencer par l’uniformisation des comportements via la pression de la collectivité. En effet, l’intérêt de ce que vit le touriste dépend essentiellement de sa reconnaissance par la communauté. Typique des régimes totalitaires, dans lesquels rien ne saurait avoir de valeur sans l’approbation de la société. Le touriste ne saurait être heureux par lui-même ; son « bonheur » procède entièrement de mimétisme.
Plus fondamentalement, le tourisme est une entreprise de normalisation totalitaire de la planète qui tend à l’homogénéiser, à la réduire au plus petit dénominateur touristique commun. A mesure qu’il tourne autour du globe, le touriste l’uniformise, le nivelle, l’aseptise ; le soumet aux normes de son égoïsme standardisé. Il impose partout sa façon incurieuse et arrogante d’habiter le monde : exaltation de l’Autre tant qu’il relève du folklore, du cliché de carte postale, mais piétinement de l’altérité réelle (il faut voir la brutalité avec laquelle il traite les locaux qui ont le culot de ne pas ramper devant lui) ; authentique colonisation de quartiers entiers, assortie de l’exode des autochtones (comme c’est le cas notamment à Berlin et à Lisbonne) ; dénaturation des pays visités, destruction de leur diversité ; pulvérisation des distances physiques et symboliques qui, seules, permettent le respect mutuel.
Le tourisme est une grande partouze incestueuse où toutes les frontières sont abolies. Le triomphe de l’indifférenciation. Le paroxysme de l’uniformisation du monde, des comportements, des référentiels. Comme si la disparition des distances géographiques s’était accompagnée de la disparition de la notion même de distance ; comme si s’était opérée une fusion généralisée entre les âges (le touriste est un bébé dans un corps d’adulte), les pays, les cultures, les civilisations ; fusion, surtout, entre le Moi et le monde. Le tourisme signe la fin de toute distinction — dans tous les sens du terme : avec lui toutes les frontières, toutes les séparations, tous les repères qui structuraient l’humanité s’écroulent, se fondent dans une bouillie informe et sans saveur. Plus aucune singularité ne subsiste, sinon à titre de folklore, c’est-à-dire de caricature aseptisée. Ecoutez donc le langage des tour-operators : l’annexion de la planète par l’Empire du tourisme a transformé les pays en destinations. Autrement dit, des entités complexes, denses, enracinées dans l’Histoire et vivantes, ont été réduites à leurs parodies hors-sol, creuses, desséchées. Légères comme l’air. Légères comme l’époque. Sans passé, sans ancrage, sans personnalité autre que postiche, les pays sont désormais de simples terrains de jeu pour photographes narcissiques. La normalisation touristique les a édulcorés. Affadis. Vidés de toute singularité. Ils sont à l’image de ceux qui les visitent : inexistants. C’est la grande leçon de notre époque, que nous mettons hélas beaucoup de temps à assimiler : seule la distance permet l’existence. L’éradication des distances et des frontières, c’est l’éradication de l’altérité. Donc des individus. C’est ce que Céline exprimait prodigieusement lorsqu’il écrivait : « Depuis que chaque homme moteur au cul va où il veut, comme il veut, sans jambes, sans tête, il n’est plus qu’une baudruche, un vent… il ne disparaîtra même pas, c’est fait… » Pour bien sentir la pertinence de cette phrase, récitez-la quand vous croisez un abruti monté sur Segway, sérieux comme un pape, tout fier de sa translation léthargique…
Comme toujours, Céline a raison : le touriste est l’homme qui a disparu. Je l’ai déjà dit : il est celui qui va partout, mais n’est jamais nulle part. Car il a fusionné avec le monde. Le tourisme accomplit l’enfer de l’indifférenciation dont parlait Dante. L’enfer du même. Il a refusé la distance qui, seule, permet l’existence. Sans passé, sans racine, sans frontières et, pire que tout, sans curiosité, le touriste ne se construit pas, ni ne s’élève : il s’évapore. Il se dissout dans le monde. Ses rotations stériles autour du globe — qui sont autant de fuites en avant dans l’absence de sens — sont emblématiques du caractère cyclique, donc essentiellement animal, de son existence. Le touriste tourne en rond. Et à vide. Il n’avance plus. Il ne fait plus l’Histoire. Il disparaît.
Il disparaît si bien que l’ensemble des propos qui précèdent seront bientôt inintelligibles pour la quasi-totalité de l’humanité. Déjà, la plupart des anthropoïdes contemporains ne voient même pas de quoi il s’agit. Déjà, l’immense majorité des bipèdes occidentaux est structurellement incapable d’éprouver le sentiment dont émane ce texte. Qui, en effet, n’a jamais été saisi d’une intense détresse devant le spectacle d’un troupeau de touristes sur le tarmac d’un aéroport, se dirigeant comme des automates vers la bétaillère volante qui les emmènera voir ce qu’ils ne regarderont jamais, ne peut rien comprendre à ce qui précède. Qui n’a jamais ressenti une sourde angoisse devant ces faces de zombies, ces regards éteints, ce sérieux obtus, cette uniformité d’hébétude satisfaite, n’a plus rien de commun avec les humains d’il y a un siècle (lesquels auraient été unanimement troublés de l’effarante absence de vitalité et d’intelligence qui s’exhale de ce troupeau). Il est lui-même touristifié sans retour ; mais étant la norme, et dénué de tout recul historique, il ne peut évidemment pas percevoir la catastrophe anthropologique qu’il incarne. Il poursuit donc sa rotation absurde et perpétuelle autour du globe. Et cherche en vain, dans ces voyages au bout de l’ennui, le remède à son absence d’être. C’est qu’il ne sait pas que le seul vrai voyage est intérieur. Et qu’il devrait donc, pour l’entreprendre, s’arracher à sa routine de mimétisme et d’exhibitionnisme. Il n’en prend pas le chemin. Il n’en est pas capable, de toute façon. Et puis surtout, il n’en a pas envie. Il est trop bien comme ça, ahuri d’autosatisfaction, englué dans ses idées reçues, empêtré dans ses certitudes d’inculte. Qu’on ne le dérange pas : il dort. Et accomplit, vide et fier, sa glorieuse destinée de bébé en bermuda.