samedi 5 juillet 2014

Le mutant à roulettes


Filant élégamment sur sa fière trottinette,
Il honorait la rue de sa noble silhouette,
Et son torse bombé, son regard de vainqueur,
Faisaient, sur son passage, chavirer plus d’un cœur.

Placide, imperturbable, il glissait sans entrave,
Les passants s’écartant avec dévotion
Pour ne pas retarder la vive progression
De ce héros moderne au visage si grave.

Fier, le menton rentré, sérieux comme un pape,
Il imprimait au sol de grands coups vigoureux
Et s’élançait ainsi, infiniment gracieux,
Bondissant de plus belle à chaque nouvelle frappe.

Les roulettes, affolées, tournoyaient éperdues
Pour suivre la cadence de leur maître glorieux
Qui plastronnant, grisé, le port majestueux,
Chevauchait, triomphal, sa monture en alu.

Il affectionnait fort ce moyen de transport
Sain, rapide, athlétique, et zéro CO2,
Qui, de plus, lui donnait un air majestueux
Et mettait en valeur son esprit et son corps.

Il promenait ainsi sa silhouette festive :
Lunettes cerclées de rouge et chapeau de poète,
Ecouteurs blancs vissés sur son ignoble tête,
Les oreilles inondées de diarrhée auditive,

Et s’en allait vaquer à ses occupations :
Une expo de street-art, un pic-nic citoyen,
Une marche anti F-Haine, un court-métrage libyen,
Ou encore son mi-temps en communication.

Bref, il accomplissait sa noble destinée ;
Sa vie, on le voit bien, était une épopée,
Une série d’exploits, de drames, une odyssée,
Un chef-d’œuvre de goût, de grâce et de beauté.

  Cet inouï connard est le reflet flatteur
De notre belle époque, et de sa vraie grandeur ;
Ce crétin solennel, cet infini branleur
Incarne, mieux que tous, notre idée du bonheur.

Darwin avait raison : l’homme est toujours plus fort :
Après la Renaissance, après le siècle d’or,
Le siècle des Lumières, après les Découvertes,
Voici venu le temps du bipède à roulettes.

Des prestiges modernes illustre ambassadeur,
Ce crétin dédaigneux en est l’ultime honneur,
Et c’est l’humanité dans toute son ampleur
Qui se récapitule dans ce trottinetteur.

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