vendredi 15 mars 2013

Le sarkozysme est un dogmatisme



« Il arrivera un moment où la droite n’offrira aucune solution de recours. Pas plus que la gauche. Dans ce cas, effectivement, je serai obligé d’y aller. Pas par envie. Par devoir. 
Uniquement parce qu’il s’agit de la France. »
Jeanne d’Arc Nicolas Sarkozy

Valeurs Actuelles fait de plus en plus souvent penser à un bulletin paroissial de l’Eglise sarkozyste. C’est de bonne guerre : il est absurde d’attendre de la presse qu’elle soit neutre. Tous les journaux ont leurs partis pris, la plupart infiniment plus répugnants que l’indulgence aveugle pour Nicolas Sarkozy. Il n’en demeure pas moins que lorsque le soutien à une figure politique tourne au culte de la personnalité, le risque est grand de sombrer dans le grotesque et de se disqualifier.
C’est ce qui est arrivé la semaine dernière à Valeurs Actuelles, où un journaliste tout frétillant de dévotion décrivait les moindres mouvements de Nicolas Sarkozy comme autant de miracles, et pâmait d’admiration dès qu’il articulait un son. A ses yeux, Sarkozy n’était pas seulement le prédécesseur de l’ectoplasme émasculé nommé Hollande  : c’était Le Sauveur de la France. Une France qui allait « très mal ». Depuis mai 2012, seulement. Pas avant. C’est fou comme un pays peut vite sombrer. Comme les problèmes peuvent vite arriver.
Cet article, sommet parmi d'autres de la servilité journalistique, s’éloigne du champ de la politique pour entrer dans celui du dogme. Sarkozy n’est plus un homme politique ; c’est une figure messianique. Nous n'avons plus affaire à du journalisme, mais à du mysticisme.
A tant d’idolâtrie gratinée, il peut être utile d’opposer un peu de raison. De rappeler quelques vérités crues. Des faits. Gênants, parfois. Éprouvants, aussi. Comme la vérité l’est souvent. Cependant, pour ne pas trop contrarier les journalistes-dévots qui tomberaient sur ce texte, nous nous efforcerons de traiter leur dieu avec la déférence qui s’impose : voici donc la Genèse selon Sarkozy.

Au commencement, Sarkozy créa la démocratie. Les Français s’étant massivement prononcés contre le projet euromaniaque de Constitution Européenne, il le rebaptisa « traité de Lisbonne » et le fit adopter en se gardant bien, cette fois, de consulter le peuple ; il avait en effet compris qu’un texte écrit par les élites pour les élites a beaucoup plus de chances d’être ratifié quand seules votent les élites.
Ainsi fut consacré le principe hautement démocratique de faire avaler aux peuples par voie parlementaire ce qu’ils ont vomi par voie référendaire ; ainsi fut de nouveau mis en évidence le charmant paradoxe démocratique de non-représentativité des représentants. Mais qui se soucie encore de telles vétilles ?
Quoi qu’il en soit, Sarkozy ne tarda pas à savourer les conséquences de son cher traité. Il vit des bataillons de technocrates ignares et arrogants (et démocratiquement non élus) s’emparer des pleins pouvoirs, et dicter aux peuples européens leurs lois absurdes ou mortifères. Il vit les banques centrales forcées, pour prêter à leurs propres Etats, d’en passer par les banques privées — autrement dit, ces dernières s’engraissèrent avec l’argent du contribuable. Il vit les frontières disparaître, les souverainetés nationales s’évaporer. Il vit les pires ennemis de l’Europe déplorer avec des sanglots dans la voix qu’on ne veuille pas de leur Europe de la Croissance et de la Paix, tandis que l’économie européenne s’effondrait sous leur action, et que leur morgue et leur mépris des peuples attisaient par réaction la résurgence des stéréotypes nationaux. Il vit la plus grande offensive jamais lancée contre l’Europe prendre le nom de « construction européenne » ; il vit les plus noirs imposteurs, les plus frénétiques uniformisateurs, les esprits les plus férocement totalitaires présenter leurs exactions et leurs viols répétés de la démocratie comme des mesures de salut public. Et il les approuva ; c’étaient ses amis : pour sauver leur utopie moribonde, il leur donna tout ce que son peuple possédait — et même beaucoup plus : alors qu’une effroyable dette de 1700 milliards d’euros menait son propre pays au bord de la faillite, il décida de dépenser encore quelques dizaines de milliards pour sauver la monnaie Attila, pour sauver l’Europe, pour « sauver la Grèce », comme il le disait dans cet inimitable style ronflant dont il a le secret. Ces dizaines de milliards, qui pèseraient sur plusieurs générations de contribuables, ces dizaines de milliards n’avaient pas été dépensés en vain : Sarkozy vit les suicides de Grecs se multiplier, 62% des jeunes se retrouver au chômage, les (ex-)retraités finir leur existence dans la rue, les médicaments disparaître des pharmacies, les maladies proliférer, la violence exploser. Il vit la Grèce, berceau de l’Europe, se transformer en pays du tiers-monde. Il vit l’Espagne, « sauvée » de la même manière, subir la même débâcle, puis l’Italie, et les premiers symptômes de cette même débâcle toucher la France. Il entrevit que, comme l’Europe de l’Est se débat encore dans les ruines laissées par le totalitarisme communiste, l’Europe de l’Ouest sortirait dévastée du totalitarisme européiste. Et il vit que cela était bon.
Ainsi il y eut un soir, et il y eut un matin : ce fut le premier jour.

Sarkozy vit que son pays était ravagé par le chômage. Il vit que ce chômage était d’une virulence sans précédent, ne montrant jamais le moindre signe d’essoufflement. Ce qu’il ne vit pas, en revanche, c’était le rapport entre son dogme libre-échangiste et ce chômage d’un genre inédit. Mais on allait voir ce qu’on allait voir : pour endiguer le chômage, Sarkozy allait prendre des mesures fortes. A commencer par ramper bien docilement devant ses maîtres bruxellois ; ne surtout pas remettre en question leur monnaie maboule, ni leur fanatisme ultra-libéral ; trouver normal que soient mis en concurrence stricte des ouvriers cotisant pour des systèmes de retraite, de solidarité et de santé, et des forçats trimant quatre-vingts heures par semaine dans la plus grande précarité. Il ne lui vint pas à l’esprit de protéger un modèle qui, certes perverti par des nuées de fainéants et de profiteurs, n’en demeurait pas moins remarquable ; ni d’inciter les pays peu soucieux du sort de leurs travailleurs à s’en inspirer. C’était de toute façon impossible, car ses prescripteurs bruxellois avaient déjà tranché : c’est l’exact inverse qui devait se produire. Cependant, même avec la meilleure volonté du monde, un tel nivellement par le bas demande du temps : d’ici là, les entreprises non préparées à la grande fête de la mondialisation seraient condamnées à faire faillite. Ou à délocaliser. Avant que la misère ne vienne à nous, il nous faudrait encore, pour quelque temps, venir à la misère. Et licencier le reste. Cinq-cent mille emplois industriels disparurent, sacrifiés sur l’autel du sacro-saint-libre-échange-non-faussé. La détresse, la désolation, l’hébétude, la misère s’emparèrent de toujours plus de familles. Des millions d’hommes et de femmes connurent l’avilissement de la servitude, la mésestime de soi, l’apathie, le désœuvrement, pour certains le divorce, pour d’autres l’alcoolisme (et le cortège de bonheurs qui l’accompagne). Certains vicieux y prirent même goût, et développèrent un prodigieux esprit de paresse et de parasitisme.
Sarkozy vit ainsi que des directives radieuses ordonnées par les despotes de Bruxelles et que, de gré ou de force, il appliquait, l’humanité ressortait grandie. Et il vit que cela était bon.
Ainsi il y eut un soir, et il y eut un matin : ce fut le deuxième jour.

Sarkozy réalisa qu’en plus du libre-échange et de la monnaie Attila, il disposait d’un troisième levier pour enrayer le chômage : faire venir toujours plus de chômeurs dans son pays. C’était la logique même, enfin, que n’y avait-il pensé plus tôt ! 200 000 personnes par an lui semblaient une bonne moyenne. Il les fit venir. Cependant, assez curieusement, le chômage ne baissa pas. Les salaires, si. Quant aux déficits publics, ils se creusèrent étrangement. C’était à n’y rien comprendre.
S’il promouvait ainsi l’immigration légale comme aucun homme politique avant lui, Sarkozy était en revanche impitoyable vis-à-vis de l’immigration clandestine. La preuve ? Le budget de l’aide médicale d’Etat (destinée à offrir des soins de luxe et autres cures thermales aux clandestins ; AME pour les intimes), 75 millions d’euros en 2000, grimpa à 588 millions en 2011. Personne ne la remit en question.
Pour écarter tout risque de dérive communautariste, les 200 000 personnes qui chaque année rentraient en France étaient soumises à des exigences d’assimilation draconiennes. Des questions redoutables leur étaient posées, comme par exemple « Edith Piaf est-elle : a) un oiseau b) une chanteuse française ? ». En conséquence, le communautarisme ne se développa pas du tout. Quelques fous paranoïaques crurent bien voir les « Nique la France » se multiplier, mais ils étaient fous et paranoïaques. Et fascistes, aussi. Des fascistes qui stigmatisaient. S’ils décrivaient et déploraient la division des Français, c’était en toute logique parce que sournoisement, ils cherchaient à diviser les Français.
Sarkozy vit ainsi le communautarisme disparaître, les tensions se dissiper, l’harmonie renaître. Il vit sa politique d’immigration massive apaiser les frustrations et offrir à tous un épanouissement sans précédent. Et il vit que cela était bon.
Ainsi il y eut un soir, et il y eut un matin : ce fut le troisième jour.

Sarkozy se réveilla avec une mauvaise nouvelle : les vols, viols et agressions se multipliaient à une vitesse vertigineuse. Pourquoi ? Sûrement pas à cause du communautarisme, puisque ça n’existait pas (sauf dans les têtes malades des fascistes, rappelez-vous). En tout cas, il fallait faire quelque chose. Écraser cette insécurité galopante. Alors Sarkozy décida d’employer les grands moyens : il inventa le Kärcher sans eau. En supprimant 19 000 postes de policiers, en annulant l’exécution des peines de prison ferme de moins de deux ans (vous avez bien lu), il envoya un terrifiant signal de fermeté aux criminels. En systématisant les remises de peines, en multipliant les peines de substitution, en recourant abusivement au sursis, en permettant que la plupart des violeurs purgent moins de la moitié de leur peine, il mit efficacement les innocents à l’abri de leurs bourreaux. Rien qu’en 2009, plus de 80 000 condamnations restèrent lettre morte. Tout simplement pas appliquées.
A la décharge de Sarkozy, il faut bien admettre que les prisons étaient pleines à craquer. Qu’on comptait en France moins de places de prison que de viols chaque année. Que ces prisons étaient depuis longtemps devenues des zones de non-droit, où l’on cultivait du cannabis et où les caïds faisaient régner leur loi (la prison est le lieu où culmine l’autorité de l’Etat) ; où les détenus les plus faibles étaient tabassés, violés et suicidés dans la plus grande indifférence — notamment médiatique. Pourquoi ne pas rétablir l’ordre et l’autorité dans ces prisons, afin que les peines y soient purgées de manière sévère mais décente ? Pourquoi ne pas créer les places nécessaires à la protection des innocents ? Pourquoi ne pas tout faire pour que des bourreaux déjà comptables du saccage de plusieurs existences soient empêchés de faire d’autres victimes ? Mystère. Trop cher, sûrement. Il était sans doute beaucoup plus urgent de dépenser des dizaines de milliards pour sauver l’euro, avec le succès qu’on sait. Il faut aussi avouer que ni Monsieur Sarkozy, ni Madame Michèle Alliot-Marie ne risquaient de se faire violer dans un train de banlieue. Qu’il n’y avait pas de tournantes, dans leurs caves à eux. Qu’eux ne risquaient pas, en faisant leur footing, de se faire violer puis étrangler par un violeur multirécidiviste libéré conditionnellement puisque, pour la énième fois, il ne présentait « aucun risque de récidive ». Que ce n’est pas eux qui perdraient un œil sur le quai du métro pour avoir refusé qu’on leur vole leur portable. Que ce n’est pas eux qui, violés collectivement et prostitués pendant un mois par trente « jeunes », verraient ces jeunes condamnés au maximum à trois ans de prison. Que ce n’est pas eux qui, écoeurés par le fonctionnement de cette prétendue justice, n’auraient même plus la force de porter plainte, et croiseraient tous les jours leurs violeurs s’en allant s’amuser en toute impunité.
Eux pouvaient donc dormir tranquilles. Et puis, les médias faisaient leur boulot : ils véhiculaient l’image d’un Sarkozy sévère, rigoureux, inflexible, image renforcée par ses rodomontades pour caméras et autres discours aux accents guerriers qui faisaient bien rire les voyous — beaucoup moins leurs victimes. Le show était bien rodé. Pendant ce temps, en coulisses, on humiliait, on tabassait, on violait, on tuait.
La vérité est que derrière toutes ses simagrées pour journalistes gogos, Sarkozy était terrifié par les « racailles ». Tétanisé. Il savait qu’il ne faisait pas le poids ; que la force publique, qu’il avait méthodiquement affaiblie au moment même où son renforcement eût été nécessaire comme jamais dans l’histoire de la France, n’était plus en mesure de réprimer quoi que ce soit. Il le savait si bien que quand ses policiers essuyèrent à Villiers-le-Bel plusieurs dizaines de tirs à balles réelles, ordre leur fut donné de ne pas riposter. De se laisser tirer comme des lapins. Après un tel transfert du monopole de la violence autorisée, les choses étaient claires : difficile en effet d’imaginer plus net signal de capitulation…
Sarkozy vit donc sa police et sa justice s’affaiblir, et les voyous s’enhardir à proportion de cet affaiblissement. Une impunité sans précédent se répandit. Il vit la barbarie proliférer et les victimes, toujours plus nombreuses, renoncer toujours plus à porter plainte. Il vit le sentiment d’injustice, une des douleurs les plus affreuses que puisse ressentir l’être humain, tourmenter de plus en plus d’hommes et de femmes. Et il vit que cela était bon.
Ainsi il y eut un soir, et il y eut un matin : ce fut le quatrième jour.

Sarkozy trouva que le chaos mental engendré par les aberrations du pédagogisme, de « l’enfant créateur de son savoir », de la méthode globale, par l’indigence des programmes scolaires et l’effondrement de toute autorité n’était pas encore allé assez loin. Pour achever de vider les jeunes de tout structure mentale, de toute intelligence critique et en faire à jamais des êtres flottants, indécis, vagues, bancals, il recourut aux services des meilleurs missionnaires du progressisme : il nomma Xavier Darcos puis Luc Châtel ministres de la crétinisation nationale.
Le premier, expert en coups d’éponge, fit disparaître l’histoire de France de l’enseignement… de l’histoire en France. L’étude de l’Empire napoléonien, d’un intérêt historique somme toute mineur, fut remplacée par celle du royaume du Ghana. Saint Louis s’inclina devant le Monomotapa. Le Roi-Soleil s’éclipsa derrière les Gupta.
Le second expert ès-crétinisation ferait presque regretter le premier : il introduisit dans les lycées l’enseignement du gender, cette théorie qui proclame que la différence des sexes n’est que génitale. Que « l’homme » et « la femme » sont des concepts fallacieux inventés par d’immondes phallocrates pour imposer l’hégémonie hétéro-masculine. Qu’aucun rôle — en particulier le parental — ne saurait être déterminé par le sexe. C’est exactement ce fantasme indifférenciateur qui sous-tend les revendications des partisans de l’adoption par les couples homosexuels. Il paraît pourtant que Sarkozy est contre. Autrement dit, qu’il condamne la mise en pratique de théories qu’il approuve (et il n’est pas douteux qu’il les approuve, sauf à supposer que 1) il nomme ses ministres sans se renseigner sur leurs options idéologiques ; 2) il n’ait aucune autorité sur eux, même sur les sujets les plus fondamentaux). De là à le taxer d’incohérence, ou d’insincérité, ou encore de démagogie, il y a un fossé dans l’irrévérence que nous ne franchirons pas.
Sarkozy vit donc l’école produire toujours plus d’analphabètes, d’ignares et de crétins. Il vit les encéphales s’atrophier, l’esprit critique se dissiper et les idéologies les plus infectes inonder les cerveaux en étant acceptées par tous comme des vérités révélées. Et il vit que cela était bon.
Ainsi il y eut un soir, et il y eut un matin : ce fut le cinquième jour.

Après la trahison du peuple, Sarkozy inventa celle des amis. Le dictateur et ami de Sarkozy Mouammar Kadhafi avait de plus en plus de mal à mater les islamistes de son pays. Ces derniers ayant compris qu’une fois gagnée médiatiquement, la guerre n’est souvent plus qu’une formalité, ils déguisèrent leur combat exclusivement djihadiste en émouvant soulèvement contre un infâme dictateur (ce que Kadhafi était sans doute, mais hélas beaucoup moins que ceux qui lui succèderaient). Les journalistes, toujours avides de mensonges et de falsifications bien salopes, pilonnèrent les esprits occidentaux de cette abjecte propagande. Mais certain savaient. Parmi eux, des universitaires, des experts en géopolitique, quelques journalistes inaudibles. Et donc, bien sûr, les services de renseignements (sauf à porter contre eux une terrible accusation d’incompétence). Et donc, bien sûr, Nicolas Sarkozy. Mais ce dernier préféra s’en remettre au grand géopoliticien Bernard-Henri Lévy, philosophe majeur dont l’humanité et la finesse d’analyse n’étaient plus à démontrer depuis les évènements des Balkans. Il envoya l’armée française offrir un ravissant tapis de bombes à son ami Kadhafi (dont certaines langues médisantes prétendent qu’il aurait financé une certaine campagne en 2007), avec les félicitations des contribuables. C’est également avec les félicitations du contribuable que 40 tonnes d’armes furent livrée aux djihadistes. Avec tout ça, l’ami Kadhafi ne pouvait pas faire de miracle. Il finit par lâcher. Et par mourir lynché. Il ne parlerait plus.
Alors, ce qui devait arriver arriva : sans attendre, la charia fut instaurée. Par les héros de la liberté que Bernard-Henri Sarkozy avait, quelques semaines plus tôt, couverts d’éloges à l’Elysée. Les minorités furent exterminées. Les Noirs enfermés dans des cages. La terreur se répandit, et elle n’avait rien à voir avec la peur qu’avait inspirée feu-Kadhafi. Le chaos gagna. Opération charia-express terminée.
Terminée ? Pas tout à fait. Enhardis par ce succès, et désormais armés jusqu’aux dents, les djihadistes résolurent d’exporter les merveilles de la charia dans les pays voisins. Au Mali, par exemple. Mais cette fois, la France n’était plus d’accord. Allez comprendre. Pas schizophrène pour un sou, elle envoya donc les militaires français se battre contre ceux-là même qu’elle avait lourdement armés quelques mois auparavant. Pour protester, un groupe islamiste (venu de Libye, comme de juste) prit en otage le site gazier d’In Amenas. Toujours avec nos armes, il causa la mort de 37 personnes. C’est à ce jour la plus grande prise d’otages de l’histoire algérienne.
Les journalistes, ces gens pour qui, comme chacun sait, « l’information est une vocation », cessèrent subitement de parler de la Libye. Bernard-Henri Sarkozy en fut soulagé. Personne ne dirait que l’intervention en Libye avait fourni un coup de main décisif aux djihadistes, dont on était loin d’avoir vu toute l’extension des effets. Bernard-Henri Sarkozy se regarda dans le miroir. Il bomba le torse. Il vit que cela était bon.
 Ainsi il y eut un soir, et il y eut un matin : ce fut le sixième jour.

L’heure du bilan était venue. Sarkozy contempla son œuvre. Il était très fier de lui. Il trouvait qu’il avait bien travaillé. Il était heureux. Les Français beaucoup moins. Pour le remercier de tous ses bienfaits, ils lui mirent son slip sur la tête et un solide coup de pied au cul. Ils se doutaient bien que la vague baudruche qu’ils mettaient à sa place ne valait pas mieux. Que ce porcelet insipide réussirait peut-être même l’exploit d’être encore plus calamiteux. Mais au moins avec lui, pas de faux espoir, pas de duplicité : le désastre était sûr. Ne suscitant aucune illusion, il ne les ferait pas cocus. C’était leur maigre consolation, et la seule façon qu’ils avaient trouvé de venger leur honneur bafoué.
L’être humain est en effet doté de cette irritante caractéristique de pouvoir placer son honneur au-dessus de toute autre considération. Dans certaines civilisations, à certaines époques, on allait même jusqu’à préférer la mort au déshonneur. Nous n’en sommes plus là, bien sûr. Le triomphe de l’autolâtrie s’est étrangement accompagné d’une atrophie du sens de l’honneur. Pas de sa mort, cependant. Qu’on l’humilie, qu’on le bafoue, qu’on l’abuse excessivement, et l’homme sent les derniers vestiges de sa dignité le titiller. Si elle se réveille, alors c’est terrible : il se braque, il s’entête, il s’obstine, plus aucun argument ne peut l’atteindre. Implacable, son sens de l’honneur commande tout, au mépris de toute rationalité. « Absurde ! » diront certains. « Sublime ! » penseront d’autres. Humain, en tout cas. Incurablement humain. Mais il est vrai que les hommes politiques, dont la plupart ne sont pas vraiment taraudés par le sens de l’honneur, ont beaucoup de mal à comprendre cela. Ils s’imaginent que tout le monde vit selon leurs « valeurs ». Que comme eux, l’électeur a perdu toute dignité, et acceptera indéfiniment et sans broncher leurs renoncements, incohérences et trahisons. Ils se trompent lourdement. Ils le réaliseront à leurs dépens. Sarkozy n’a fait qu’ouvrir le bal.