mercredi 6 mars 2013

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Tous sur Clonebook, bande d’ahuris !
Allez, tous dans le paradis
Des génies et des vrais amis,
Le monde enchanté des sosies !

Par ici les analphabètes,
Les impuissants et les châtrés !
Venez tous vous faire consoler
Par gentille maman Internet !

Tous aussi cons, tous aussi vides,
Tous aussi creux et insipides,
Ici nous sommes tous égaux,
Et tous ivres de notre ego ;

Notre existence est si piteuse,
Si navrante, absurde, si creuse,
Qu’elle perd tout sens, toute valeur
Hors du troupeau approbateur.

Cyber-Narcisse échevelés,
Nous exhibons notre néant
Sous d’ardents applaudissements
Et compliments pixellisés ;

Eperdus de futilité,
D’absurdité, de vanité,
Fiers de notre stérilité,
De nos cervelets atrophiés,

Nous voulons la reconnaissance
Immédiate et sans condition
De nos qualités d’exception ;
Qu’on nous célèbre, nous encense

Pour le simple fait d’exister,
D’être sans cesse connectés,
De télécharger des photos
Pour montrer comme on est tout beaux,

De gesticuler hystériques
Pour obtenir l’aumône d’un clic,
D’étaler notre vie intime
Devant une foule anonyme,

De creuser notre solitude,
De nous répandre en platitudes,
En babillages inlassables,
En idioties incalculables

Dans un langage somptueux :
Monosyllabes miséreux,
Points d’exclamation mitraillette,
Onomatopées, cris de bêtes,

Areuh, oh, ah, lol, mdr,
Gazouillis d’êtres prépubères ;
Nous sommes, pour nous exprimer,
Redevenus de vrais bébés

Incapables d’articuler
Une pensée élaborée
Et prouvant, par nos phrases étiques
La mort de notre sens critique.

D’ailleurs plus rien en nous ne vit,
Ni lucidité ni esprit ;
Nous avons troqué ces fardeaux
Contre la chouette vie en réseau,

Dilué notre intimité
Dans la sottise collective
Et ruiné notre identité
Par standardisation massive :

Tous heureux de la même manière,
Originaux comme des plagiaires,
Mais convaincus d’être atypiques,
Fascinants, palpitants, uniques,

Conjurant notre insignifiance
En misant tout sur l’apparence
Et nous liant par fibre optique
A l’internationale des geeks :

Convivialité virtuelle,
Amitiés cent-pour-cent pixels,
Personnalités délavées,
Et crétinisme connecté,

Nous envoyons en haut débit
Un flot incessant d’inepties,
Convaincus, tout ébouriffés,
Qu’il s’agit là de vraies pensées ;

Mais nous ne sommes que des clones
Tous assis sur le même trône,
Menant tous la même existence
Normalisée, vide de sens,

Et ne pouvant plus exister
Sans constamment nous exhiber :
Chaque jour nous montons sur scène,
Masse indistincte et bien obscène,

Gros tas d’esclaves et de moutons,
Et nous crions, bêlons, hurlons,
Bouffonnons à n’en plus finir ;
Quand sonnera l’heure de mourir

Nous pourrons dire avec fierté
Que nous nous sommes débrouillé
Pour toujours être insignifiants,
Et vivre en véritables glands ;

Pour donner pleine expansion
A nos nobles inclinations :
Narcissisme, exhibitionnisme,
Mimétisme et infantilisme,

En un mot égalitarisme ;
Jamais à court d’une ânerie,
D’une énorme crétinerie
Ou bien encore d’un gros truisme,

Nous aurons donc bien bavardé,
Et passionnément cultivé
Notre intarissable néant.
Vraiment, quelle vie de géant !