mercredi 13 février 2013

Le jeunisme est un naufrage





Au lieu de monopoliser le siège du juge,
le journalisme devrait se confondre en excuses au banc des accusés.
Oscar Wilde



Aucun spectacle n’est plus délicieux que celui de l’entre-soi. C’est un plaisir des plus vifs que d’observer des clones se glorifier de leur originalité, des moutons célébrer leur indépendance d’esprit, des perroquets se décréter libres penseurs, des sosies se flatter de leur singularité.
La caste des journalistes est à cet égard un fonds inépuisable autant qu’emblématique. Ces suiveurs nés, incapables de « penser » autrement qu’en troupeau, et dont l’étroitesse d’esprit confine au sectarisme, adorent se décerner des titres de libres penseurs, d’esprits ardents, indépendants et novateurs. Ces dociles missionnaires du progressisme, englués dans toutes les plus poisseuses idéologies, aimeraient nous convaincre qu’ils sont en mesure de produire une analyse pertinente du monde qui nous entoure. Ces complices serviles des plus odieuses occultations, falsifications et propagandes voudraient nous faire croire qu’ils résistent. Qu’ils sont vigilants. Aux aguets. Qu’ils sont sagaces, perspicaces et lucides. Qu’ils pensent. C’est évidemment faux. Ces défaits de la pensée ne font jamais que répéter les analyses préfabriquées et obsolètes de leurs maîtres, dans le langage préfabriqué et obsolète de leurs maîtres, avec les concepts préfabriqués et obsolètes de leurs maîtres. Mais il ne faut pas que ça se sache. Alors, ils lancent régulièrement de grandes campagnes d’autocélébration plus ou moins camouflées et par lesquelles, grâce à un pilonnage médiatique méthodique et massif, ils parviennent à créer l’illusion de la vivacité intellectuelle.
Pour la dernière campagne, c’est Le Point qui s’y collait : on pouvait voir, la semaine dernière, s’étaler sur les kiosques à journaux une couverture ahurissante de ridicule assumé, et dont la puissance comique était encore redoublée par un titre grotesque à souhait : « Les vrais jeunes ». Les journalistes du Point, ces représentants de la pensée la plus congelée, du conformisme le plus plat, du confort intellectuel le plus vautré, ces radoteurs professionnels jamais lassés d’expliquer le monde en y plaquant leurs grilles d’analyse scolaires et futiles, se sont donc crus fondés à décerner des titres de jeunisme — pardon, de jeunesse. Redoutable distinction, que tout individu ambitionnant de produire une pensée et une esthétique neuves devrait considérer comme un horrible châtiment. Il n’existe pas de plus grande défaite, pas de plus grave signe de déchéance que d’être encensé par des journalistes. Seuls ceux qui partagent la même ambition qu’eux, à savoir faire durer leur imposture aussi longtemps que possible, devraient se réjouir d’être ainsi amplifiés médiatiquement. Et ce n’est certes pas le cas présent qui nous démentira : il suffit de regarder le sourire satisfait de celui qu’ils ont choisi de propulser en couverture de leur miséreux article (et qui donc, à leurs yeux, symbolise la vraie jeunesse de l’esprit) : Jean d’Ormesson, vieux coquet à minauderies gracieuses pour rombières mal liftées et académiciens momifiés. Ce graphomane automatique, archétype de la plume incolore, bien élevée, académique à en crever d’ennui, est donc considéré par ces esthètes de journalistes comme un grand créateur. Décidément, le flair des plumitifs me surprendra toujours… Mais comprenons leur démarche : étant aussi fades, aussi stériles, aussi impropres à innover, aussi éperdument conformistes que leur champion du jeunisme, c’est un compliment indirect qu’ils s’adressent à eux-mêmes en le présentant comme l’incarnation de la fougue, de l’effervescence, de la créativité soi-disant propres à la jeunesse. Tout cet article, d’ailleurs, véritable inventaire (non-exhaustif) du jeunisme, est sous-tendu par un présupposé assez pénible : tout ce qui est positif, réussi, sympa, pétillant, serait jeune. L’innovation, la puissance créatrice, l’originalité, la créativité seraient l’apanage des jeunes. Un vieux, s’il produit quelque chose d’intéressant, ne le devrait en aucun cas à sa vieillesse ; il le devrait à sa jeunesse résiduelle. Il ne serait pas venu à l’esprit de ces journalistes, par exemple, d’intituler leur article « Les vrais vieux ». Pourquoi ? Les exemples n’abondent-ils pas de vieux qui font mille fois mieux que n’importe quel jeune et ce, précisément parce qu’ils sont vieux ? Que font-ils, ces journalistes, de l’expérience, de la connaissance, du recul critique, du discernement, toutes choses bien plus susceptibles de se retrouver chez un vieux (pas ceux de l’article, on l’aura compris) que chez un jeune ? N’opèrent-ils pas en creux une dépréciation de la vieillesse ? Horreur, n’y aurait-il pas ici stigmatisation ? Discrimination ? Ne sentirait-on pas comme des relents nauséabonds de fascisme (qui fut aussi, rappelons-le quand même, un culte de la jeunesse, du moderne, du nouveau) ?
Mais n’insistons pas. N’ébranlons pas le misérable édifice de stéréotypes sur lequel est fondée la « pensée » de ces journalistes, ainsi que leur détestable vision du monde. Ce serait de toute façon peine perdue : il existe un stade de décrépitude intellectuelle au-delà duquel toute remise en question de ses illusions est structurellement impossible. Et ces journalistes l’ont largement dépassé. Vieux ou pas.

1 commentaire:

  1. Comme d'habitude, vous êtes très intéressant, mais j'ai peur (me semble-t-il) qu'il y ait amalgame et confusion entre l'instrumentalisation du pauvre Jean d’Ormesson (et d'autres) et les "instrumenteurs" eux-mêmes, et leurs visées jeunistes. Je suis totalement d'accord avec votre analyse concernant ces derniers. Mais, pour rester sur Jean d’Ormesson, ses derniers livres montrent bien qu'il ne rentre pas dans ce jeunisme affiché ou une quelconque démarche "communautaire" des vieux jeunes. Il est simplement heureux - et étonné - d'être encore vivant et il me semble s'adresser dans ses dernières publications d'abord à sa génération.
    F.

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