vendredi 28 décembre 2012

Les nouveaux moralistes



Celui qui promettrait à l’humanité de la délivrer de la sujétion sexuelle, quelque sottise qu’il dise, serait considéré comme un héros.
Freud.



Steve McQueen est un puritain qui s’ignore. Oh, rien de grave : il est à cet égard comme la plupart des gens de son époque. Comme la plupart des gens de son époque, il est aussi un artiste, c’est-à-dire quelqu’un qui ne se connaît pas de destinée plus exaltante que de coller scrupuleusement à l’air du temps et de chanter sans fin ses louanges. Il y a longtemps, en effet, que l’art n’est plus « un effort patient pour ne pas donner son consentement à l’ordre du monde » ; cette conception, qui a donné naissance à tant de chefs-d’œuvre, ne pouvait perdurer que tant que l’homme ne se croyait pas parvenu à la perfection, et disposait encore d’un esprit d’examen lui permettant de remettre en cause les propagandes, les stéréotypes et les conditionnements de son époque. Cette période est révolue : l’artiste, aujourd’hui, n’a plus aucune distance critique vis-à-vis du monde qui l’entoure ; il n’est plus qu’un perroquet donneur de leçons. Pontifier à n’en plus finir est sa consolation pour être devenu incapable de créer quoi que ce soit de consistant et de durable. De toute façon, durer n’est pas son but ; sur son lit de mort, il suffira à son bonheur d’avoir contribué au Programme, d’avoir été un bon petit prosélyte de la religion du Moderne, et d’avoir pris part à un maximum de ses expéditions inquisitrices.
Steve McQueen, donc, vient de réaliser Shame. Quel est le genre de ce film ? Dans quelle catégorie le classer ? Action, nichons, science-fiction ? Mais non, enfin : approbation ! C’est ça, voyons, le genre en vogue ! Chaque semaine, des bataillons de sosies-réalisateurs inondent le marché du cinéma de leurs œuvres de dévotion au Moderne. Ils disent oui, oui et encore oui. Oui, en l’occurrence, à la psychiatrisation de la libido, à sa diabolisation, à sa stigmatisation—pour parler le somptueux langage de notre temps. Oui à l’humiliation publique (Shame !) de tous ceux qui contreviennent aux sommations médiatiques de trouver son bonheur dans et par le couple, de ceux chez qui le mensonge romantique ne prend pas, ceux qui ont compris que l’épanouissement à deux, l’authenticité dans les relations et le lyrisme fusionnel étaient des utopies pour post-humains asexués. Oui à la diffamation sans risque de ceux qui osent encore avoir une vie sexuelle débridée—mais c’est un pléonasme. Oui au règne sans partage du puritanisme qui, sous les masques variés du féminisme, du culte du corps, de l’obsession de la santé, de la religion du couple et de la bébélâtrie, impose partout sa vision funèbre d’une humanité débarrassée des désordres, des contradictions, des tortuosités et des délices de la vie sexuelle.
Ce film, Shame, est une énième contribution au Programme de rééducation du mâle, de sa mise aux normes du matriarcat occidental. Il continue, de manière particulièrement féroce, l’offensive puritaine lancée en mai 68 contre la vie sexuelle. C’est de cette époque, en effet, que date l’agonie de la volupté : contrairement à ce que racontent les évangiles médiatiques, les années 70 n’ont pas été une période magique de libération des mœurs, en tout cas pas au sens où la presse prosternée veut le faire croire. Il n’y a qu’une chose dont les mœurs ont été « libérées » en 68, c’est de leur assignation à demeurer dans la sphère du secret, du non-dit, du privé, autrement dit dans ce qui, précisément, garantissait leur liberté. Par nature, par définition même, la vie sexuelle ne peut s’épanouir que tant qu’elle demeure intime, préservée des intrusions de la communauté. Dès qu’on en parle trop, on l’affadit, on l’édulcore, et on la tue. Toute la démarche des imposteurs de 68 a consisté à exploiter cette fragilité en faisant monter la sexualité, quintessence du privé, sur la scène publique, à faire mine de la célébrer pour finalement la transformer en un banal sujet de société… Tout le monde s’en est mêlé, la vie sexuelle de chacun est devenue l’affaire de tous, et la collectivité a fini, dans ce domaine aussi, par avoir le dernier mot. Le résultat est qu’aujourd’hui, le sexe est partout, et la vie sexuelle nulle part. Comme tant d’autres choses à notre époque, elle a gagné en publicité ce qu’elle a perdu en réalité. D’ailleurs, cette semaine, dans je ne sais plus quel hebdomadaire, une sexologue (à moins que ce ne soit une psycho-sexoanalyste ? ou une thérapeute de couple ? ou une experte en mécanique du couple ? ou encore une autre de ces professions burlesques qui se sont développées, comme par hasard, dans la foulée de 68 ?) vend la mèche avec une touchante ingénuité : « Tous les sexologues et psychothérapeutes spécialisés dans le couple s’accordent sur ce point : alors que la question du plaisir à atteindre était le grand motif de consultation des années 1970 à 1980, aujourd’hui c’est celle du désir qui s’impose ». Bien sûr, elle ne voit pas le lièvre qu’elle est en train de lever. Ses intervieweurs non plus : dans la pensée des médiatiques (il faut le dire vite), les phénomènes, les mentalités, les tendances sont des êtres orphelins qui apparaissent et se succèdent sans aucun lien entre eux. Personne, donc, ne remarquera qu’au lieu d’« alors que », c’est « parce que » qu’il eût fallu écrire…
Quoi qu’il en soit, ce témoignage parmi tant d’autres indique que la guerre à l’érotisme arrive à son terme. Les frontières entre vies privée et publique sont détruites, l’intimité liquidée, le sexe bien dilué dans la collectivité. Chez la plupart des vivants, la libido n’est plus qu’un concept obscur et obsolète ; il suffit à ces zombis de pratiquer docilement la sodomie conjugale et d’obtenir de bons scores aux tests sexo de leur presse de rééducation pour s’estimer furieusement libérés. Tant pis pour eux.
Et pourtant, à cette débandade générale, à ce remplacement fulgurant du sexe par son exhibition, il demeure quelques réfractaires, quelques individus adultes chez qui toute vitalité n’a pas encore été ruinée par le puritanisme forcené de notre époque. Pour ces grands malades, ces psychopathes, ces monstres, la stratégie consistant à feindre d’exalter la sexualité pour mieux l’éparpiller dans le débat public n’a pas fonctionné. Il faut donc passer à des méthodes plus musclées : non plus flatter continuellement leurs instincts jusqu’à les émousser, mais leur en faire éprouver de la honte. Sévèrement. Agressivement. Péremptoirement. Shame. Un certain nombre de personnalités du monde politique, des médias, du show-biz ou du golf en savent quelque chose…
Dans le jargon totalitaire, de telles méthodes d’intimidation s’appellent faire un exemple. Et ce film, Shame, n’en est qu’une variante. Car peu importe, au fond, que la chasse à l’homme prenne pour cible un individu réel ou un personnage de cinéma : ce qui compte, c’est que le message passe, que le dressage avance, que la terreur de passer pour un détraqué se répande chez tous ceux dont la libido n’est pas encore tout à fait éteinte. Notons au passage que c’est à ce genre d’opérations que se repère que le totalitarisme dans lequel nous vivons est sans précédent : les totalitarismes historiques se limitaient à dire aux gens comment penser ; le nôtre leur dit aussi comment baiser. On n’arrête pas le progrès.
Shame, authentique film de propagande, participe donc pleinement au grand programme d’uniformisation de la pensée et des comportements les plus intimes. Il débouchera, n’en doutons pas, sur le redoublement de la persécution d’une minorité qui, elle, ne suscite jamais de compassion : les derniers humains sexués. Et en particulier les hommes. Mais leur résistance, comme le reste, ne s’annonce pas bien vigoureuse : déjà, la plupart des bipèdes masculins ont renoncé avec entrain à leur sexualité, ce fardeau, pour se consacrer pleinement aux tâches ménagères, devenir des cuisinières hors-pair, et exploser leurs quotas de congés paternité pour nouer des liens privilégiés avec leur têtard. On en voit de plus en plus déambuler dans les rues, comme ça, hagards, seuls, mais alors fiers comme pas un de mener la poussette. Pendant que maman est on ne sait où, à faire on ne sait quoi… Pleurer sur son sort avec ses copines ? Consulter un psy ? Chercher un amant ? Préparer son divorce ? Mais non, enfin, impossible, quelles odieuses pensées avez-vous là ! Shame on you ! Confessez-vous sur le champ ! Allez ! Prenez votre chapelet, puis répétez après moi : « C’est très bien, les papas qui pouponnent. Vive les papas câlinous. De toute façon, tant qu’il y a de l’amour pour l’enfant, papa et maman sont interchangeables. La flambée du taux de divorce n’a rien à voir avec cette confusion entre les rôles sexués. Et encore moins avec les attaques médiatiques quotidiennes contre la vitalité sexuelle. Vite, que vienne le règne des rapports vrais, transparents, doux et aseptiques. Et qu’on nous délivre de tout mâle. Amen. »
Vous m’en ferez une dizaine.

1 commentaire:

  1. Je découvre votre blog,excellent,ne faites guère attention a mes commentaires,tardifs..expectorés.
    Un documentaire il y a deux décennies environ,en Russie,maternité,la sage-femme est devant une table,sur cette table des bébés,ils sont «saucissonnés»par un large bandage s'entrecroisant..«cela leur rappelle le ventre de la maman,mais ils voient le monde,cela en fera des individus forts»disait la traduction.
    Ici en oxydent,un enfant,un neveu,naquit mort-né le cerveau mort par asphyxie,accouchement a l'oxydental,son papa,digne de compagnonnage,maçon,aurait il aimer avoir l'envie,l'idée,ne serait ce qu un seul jour,une seule fois,transmettre son savoir a son fils..
    Domdu55.

    RépondreSupprimer